Archives de catégorie : Faro

Kouider Metair : Oran, naissance d’une conscience patrimoniale

La mise en ligne des textes des intervenants à la rencontre du 2 mars 2013 à Venise (voir  la présentation de la rencontre et voir les textes déjà en ligne) se poursuit.

Voici le texte du discours de Kouider Metair, président de l’association Bel Horizon à Oran.

Pourquoi et comment faire participer les habitants et les communautés patrimoniales au patrimoine culturel et avec quels résultats ? L’expérience de l’Association Bel Horizon à Oran, Algérie.

La conscience patrimoniale est toute récente en Algérie. La loi de protection du patrimoine, loi 98/04, a été promulguée en 1998 et les décrets d’application en 2003. Entretemps, notre pays a perdu des pans entiers de son patrimoine. Avant cela, les défenseurs du patrimoine se recrutaient au sein de journalistes, architectes et certaines élites uniquement.  Mais en l’absence de cadre juridique adéquat, leur action demeurait limitée. L’exemple le plus édifiant a été la construction, dans les années 80, d’un bâtiment de 17 étages en plein cœur d’un site patrimonial classé, situé au centre-ville, avec l’assentiment  du Ministère de la Culture, en charge de la protection du patrimoine ! Au jour d’aujourd’hui, soit 30 ans après, cette carcasse en béton, inachevée, trône toujours au sein de ce site qui s’est totalement dégradé ! La restructuration urbaine, à coups de bulldozers, a démoli, en un temps record, ce que les Anciens ont mis des siècles à bâtir. Le Vieil Oran, cité historique, est en friche et ressemble à un quartier qui aurait subi un bombardement.

Avec l’amorce de l’ouverture démocratique des années 90, des associations ou ONG de protection du patrimoine ont vu le jour. Elles ont puissamment contribué à la diffusion de la culture patrimoniale et à la sensibilisation du citoyen et des pouvoirs publics, en s’appuyant sur des dispositions de la loi 98/04, qui ouvrent de bonnes perspectives d’intervention à la société civile :

 Article 91 Toute association légalement constituée qui se propose par ses statuts d’agir pour la protection des biens culturels peut se porter partie civile, en ce qui concerne les infractions à la présente loi.

Par ailleurs, Article 17 : (…) les monuments  sont soumis au classement par arrêté du ministre chargé de la culture après avis de la commission nationale des biens culturels, sur sa propre initiative ou de toute autre personne y ayant intérêt.

Cependant et  malgré cette avancée, notre pays souffre d’une problématique particulière, à savoir que l’héritage patrimonial n’est pas partagé pour des raisons idéologiques. En effet :

Notre pays dispose d’une stratification patrimoniale exceptionnelle : une période préhistorique de plus de 100 000 ans, présence phénicienne, romaine, byzantine, arabo-musulmane, ottomane, espagnole, française, mais cette richesse n’est pas perçue comme telle, vu qu’elle a été le produit d’une Histoire, certes riche, mais tumultueuse et complexe. Une Histoire ponctuée, durant des siècles, par des guerres, des conquêtes et des colonisations extrêmement violentes. Par conséquent notre perception du patrimoine en Algérie n’est pas commune : les monuments qui rappellent la période française sont-ils considérés, par tous, comme patrimoine national ?

Nous prenons cet exemple puisqu’il s’agit d’une Histoire récente et pourvue d’un très grand nombre de monuments et autres bâtiments remarquables.

La loi 98/04 est venue proposer une conception partagée du patrimoine dans son ensemble, puisque l’article 2 précise :

Aux termes de la présente loi, sont considérés  comme patrimoine culturel de la nation tous les biens culturelsimmobiliers, immobiliers par destination et mobiliers existants sur et dans le sol des immeubles du domaine national, appartenant à des personnes physiques ou morales de droit privé, ainsi que dans le sous-sol des eaux intérieures et territoriales nationales légués par les différentes civilisations qui se sont succédé de la préhistoire à nos jours.

Cette perception commune, préconisée par la loi, nous permet d’envisager une appropriation du patrimoine dans son ensemble, qu’il soit l’héritage d’une colonisation ou autre !

Nous nous sommes proposé de donner de la visibilité à ce patrimoine oranais, dont la caractéristique est d’être un patrimoine stratifié, diversifié mais malheureusement, encore une fois,  pas encore totalement partagé :

  • Préhistoire :
  • antiquité :
  • arabo musulman :
  • espagnol:
  • ottoman:
  • français:

C’est à partir de ce constat et de ce cadre légal, que nous avons entrepris, au cours de ces 10 dernières années, un travail de sensibilisation en direction des jeunes, en particulier et de la population en général :

  • Par la formation de jeunes guides du patrimoine et de la ville (3 promotions de 20 jeunes à chaque fois),
  • Par un travail d’inventaire des sites et monuments historiques, suivi de la publication d’un guide des sites et monuments historiques,
  • Par l’organisation de workshops sur la subjectivité du patrimoine et le tracé de circuits patrimoniaux,
  • et enfin La création de plusieurs circuits thématiques, adaptés à des publics cibles et aux différentes communautés :, repères féminins de l’Oran patrimonial, circuits arbres remarquables ,sites et monuments historiques,  repères camusiens et roblésiens, architecture du XX ème art déco et néo mauresque etc.

Mais la marque de fabrique de notre association reste la randonnée pédestre sur les circuits patrimoniaux. Organisées une fois par mois, avec une moyenne d’une centaine de participants, la randonnée patrimoniale prend une allure spectaculaire le 1ermai de chaque année, avec des milliers de participants et dans une grande mixité sociale.  Cette activité de masse est  voulue spectaculaire pour justement  frapper l’imagination et susciter l’émerveillement d’être ensemble, de découvrir ensemble ce que peut ramener le patrimoine en termes d’amélioration du cadre de vie et de désir de «vivre ensemble» !

L’ensemble de ces actions ont contribué à faire participer les communautés à s’approprier graduellement leur patrimoine dans sa totalité. Les pouvoirs publics annoncent des  perspectives réelles de prise en charge du Vieil Oran. Nous nous proposons d’accompagner ces actions, par la mobilisation des communautés, de faire en sorte que le patrimoine serve aussi et surtout les besoins culturels de ces populations et d’éviter la tendance à vouloir muséifier ces espaces patrimoniaux.

En conclusion, nous pouvons affirmer que la prise de conscience patrimoniale s’est affirmée à tous les niveaux. Les associations patrimoniales existent un peu partout dans le pays et sont organisées sous forme de réseaux, dont l’un est animé par notre association, depuis une dizaine d’années et que nous avions dénommé « Héritages pluriels ».  Par ailleurs, nous adhérons pleinement aux objectifs de la Convention du Faro, en espérant qu’un jour on puisse organiser une réunion pareille à Oran. Tout un programme !

Kouider Metair, Venise, mars 2013

Daniel Thérond : La Convention de Faro, le patrimoine et la gestion du changement

Suite à la signature de la Convention de Faro par l’Etat italien, Hôtel du Nord continue la mise en ligne des textes des intervenants à la rencontre du 2 mars 2013 à Venise (voir  la présentation de la rencontre et voir les textes déjà en ligne).

Voici le texte de la communication de Daniel THEROND, Secrétaire du Comité de rédaction de la Convention de Faro et ancien Chef du service de la culture, du patrimoine et de la diversité au Conseil de l’Europe.

Offrant une vision actualisée du patrimoine la Convention à laquelle vient d’adhérer l’Italie complète les grands textes antérieurs du Conseil de l’Europe et de l’UNESCO sur les biens culturels. Ce texte resitue le patrimoine comme une réponse aux attentes et aux besoins de bien-être du citoyen dans des démocraties avancées. Il met en évidence le parti que l’on peut tirer du patrimoine pour améliorer la qualité du milieu de vie des habitants tout en favorisant un renforcement du lien social.

En tant que Convention cadre, Faro constitue un chantier de réflexion et d’expérience qu’il reviendra à chaque pays de développer selon ses spécificités. Cependant un éclairage très particulier du texte tient à l’approche « bottom up » suggérée avec le concept de « communauté patrimoniale »,  porteur d’initiatives et d’engagement du public. La nouvelle construction du patrimoine promue par Faro repose pour ainsi dire sur quatre piliers :

  •  La perception du patrimoine non comme une fin en soi mais comme une ressource utile à la société ;
  • L’accès au patrimoine et son usage comme une pratique des droits de l’homme vécue par les citoyens ;
  • La responsabilité partagée de tous envers ce patrimoine et la diversification de ses acteurs ;
  • L’orientation de l’économie du patrimoine vers un développement durable des territoires.

Le patrimoine en tant que ressource

Faro adopte une définition qui dépasse le cloisonnement traditionnel du matériel et de l’immatériel, des immeubles et des objets. Il s’agit d’une « ressource » expression des « valeurs, croyances, savoirs et traditions en continuelle évolution ». Loin d’être seulement rétrospectif le fil conducteur du patrimoine se poursuit dans le temps. Pour la première fois également une convention définit le « patrimoine commun  de l’Europe », comme le produit des strates successives ayant caractérisé les territoires. C’est l’ensemble de ces strates dans tous leurs aspects, quelle qu’en soit l’origine et les vicissitudes,  qui forment aujourd’hui le patrimoine d’un lieu déterminé.  Peut-être est-ce justement la diversité d’une telle ressource et de toutes ses facettes qui a pu engendrer dans le temps la créativité des territoires jusque dans le présent.

Faro englobe aussi dans le patrimoine commun de l’Europe les idéaux principes et valeurs ayant débouché sur les droits de l’homme, la démocratie et l’état de droit. Cette référence politique inédite par rapport à la définition traditionnelle des biens culturels a fait l’objet de controverses lors de l’élaboration du texte. La pertinence du texte se comprend cependant mieux quand on pense à une actualité mondiale comportant de la  violence et des résurgences d’obscurantisme.

L’usage des ressources patrimoniales et l’exercice des droits de l’homme

En prolongement des droits fondamentaux, le fait que toute personne puisse se reconnaître dans un ou plusieurs patrimoines relève du droit de participer à la vie culturelle reconnu par la Déclaration universelle des droits de l’homme et du droit de plus en plus reconnu par le jurisprudence de bénéficier d’un meilleur environnement.  Toute personne (article 4) se doit « de respecter aussi bien le patrimoine culturel des autres que son propre patrimoine et en conséquence le patrimoine commun de l’Europe ».  L’article sur le  « patrimoine culturel et le dialogue », innove dans un instrument de ce type en se référant à des méthodes d’interprétation interculturelle des biens et  à a mise en place d’un processus de conciliation lorsque des valeurs contradictoires sont attribuées au même patrimoine par diverses communautés. Ainsi le patrimoine devient un outil pédagogique pouvant contribuer à une culture du vivre ensemble : loin d’alimenter les exacerbations identitaires il peut favoriser la prise de conscience par les personnes de la pluri appartenance culturelle de beaucoup de territoires et de leurs habitants.

La responsabilité partagée et la diversification des acteurs

Le concept de « communauté patrimoniale », à ne pas enfermer dans des limites ethniques ou linguistiques, concrétise sur le terrain l’exercice du droit au patrimoine. Il traduit l’implication des personnes partageant de mêmes intérêts dans les démarches d’identification, de conservation, de valorisation et de diffusion du patrimoine. Les initiatives nées spontanément à Venise et à Marseille,   illustrent le rôle montant de communautés patrimoniales  qui entendent s’investir dans la mise en valeur du potentiel des ressources du territoire. Des exemples se multiplient dans d’autres pays s’agissant notamment des friches industrielles et de grands équipements des 19 et 20ème siècles appelant des reconversions.

Faro est le premier texte international (cf. Titre III) décrivant l’indispensable action conjuguée d’un éventail d’acteurs (autorités publiques, investisseurs, propriétaires de biens, entreprises privées, milieux professionnels  et mouvement associatif). La part croissante de l’apport des investisseurs privés et du monde associatif ne rend évidemment pas obsolète le rôle des pouvoirs publics garants de l’intérêt général et de la fixation des règles du jeu. Les collaborations publique/privée et les équilibres à trouver entre l’implication des experts et la participation du public, le rôle des responsables publics et l’engagement de la société civile constituent les enjeux d’une nouvelle configuration des politiques et des pratiques patrimoniales. La diversification des rôles et des modes d’intervention est évidemment reliée  à l’économie du patrimoine.

Approfondir le débat  sur une économie diversifiée du patrimoine 

Longtemps considéré comme une charge improductive le patrimoine est perçu depuis des décennies comme une source de bénéfices provenant du tourisme et d’un ensemble d’industries culturelles. Les études sur les effets directs et indirects de l’investissement dans le patrimoine et ses effets multiplicateurs sont nombreuses. Cependant on gagnerait à affiner la réflexion car ne peut avoir une vision unique et appliquer de  mêmes recettes à des situations différentes et complexes comme : la gestion de centres urbains et de l’habitat, la gestion de monuments majeurs très fréquentés ou au contraire insuffisamment fréquentés, des activités très diversifiées entrant au sens de Faro dans la famille large du patrimoine telles par exemple que les métiers d’art, les arts de la table, la gastronomie, la mode,  ou encore les arts et traditions populaires ou le carnaval.

En raison de leur nature et significations certains types de patrimoine suppose des contraintes de protection, de respect d’authenticité  et une part importante de financements publics alors que d’autres éléments peuvent vivre avec des contraintes de protection moindres ou même sans protection légale et à partir de financements largement privés et de soutiens bénévoles. Il y a partout un rôle pour les communautés patrimoniales, étant entendu que dans certains cas ce rôle est d’autant plus déterminant qu’il y a une absence de soutien des budgets publics faute de moyens. Les solutions et les partenariats  sont en fait à bâtir au cas par cas. Le suivi de Faro implique un échange international précieux d’expériences (« benchmarking ») qui peut aider à identifier et mieux comprendre la stratégie des financements croisés et des montages instructifs transposables de partenariat .

L’usage durable du potentiel patrimonial des territoires

D’aucuns pourraient mettre l’accent principal sur les perspectives de la croissance d’un tourisme culturel se chiffrant en centaine de millions de nouveaux visiteurs potentiels provenant de pays émergents, tant les patrimoines et les paysages de l’Europe gardent de l’attractivité. Il n’y a pas lieu ici d’épiloguer sur un choix de développement qui ferait de certaines parties de l’Europe un vaste parc d’attraction après délocalisation de presque toutes les autres activités de production…

C’est une vision autrement ambitieuse que sous-tend la Convention en insérant le patrimoine dans des perspectives aussi étendues que possible de l’aménagement du territoire et du développement endogène. A l’évidence il faut ici rapprocher Faro et la Convention européenne du paysage (Florence 2000) qui toutes deux  s’inscrivent dans une perspective de régénération territoriale impliquant non seulement les activités touristiques et leur effets directs, indirects et induits mais une véritable  diversification des activités économiques puisant dans « l’intelligence territoriale », les savoirs et savoir faire des régions et les villes  et appelle l’expérience de tout autre modèle alternatif de développement durable et d’économie solidaire favorisant l’emploi.

C’est l’intérêt des articles 8 à 10 de la Convention de souligner des principes d’usage durable des ressources tels que l’importance de l’entretien, le respect des valeurs patrimoniales dans le cas d’adaptation et de reconversion de biens, l’insertion des besoins spécifiques de la conservation dans les réglementations techniques de portée générale, la promotion de l’utilisation des matériaux et techniques anciennes et l’exploration de leur apport dans la production contemporaine, enfin le maintien d’un haut niveau de qualification par les procédures de qualification et d’accréditations des personnes ou des entreprises.

L’article 13 souligne le rôle majeur de la formation et de la transmission du savoir faire qui sont une condition « sine qua non » de l’avenir patrimonial. La coopération européenne en ce domaine reste un besoin à satisfaire en ligne d’ailleurs avec les  travaux initiés à Venise dès les années 70 par le Conseil de l’Europe avec son centre expérimental de formation d’artisans et les réseaux initiés à ce moment.  La promotion de l’image des métiers et de leur utilité économique et sociale reste, dans tous les cas de figure, un impératif du développement local.

Mettant à travers plusieurs articles l’accent sur le renforcement de l’accès au patrimoine comme un objectif central, Faro aborde également les enjeux de l’utilisation des techniques numériques (article 14) aussi bien sous l’angle de la qualité des contenus,  de la diversité linguistique, de la prévention du trafic illicite des biens culturels que du libre accès à l’information. Ces matières appellent un travail sur l’éthique et la déontologie qui aurait sa place dans un suivi effectif de la Convention.

Un tel suivi reste à mettre en place pour favoriser la réalisation sur le terrain de la dynamique créée par le texte innovant du Conseil de l’Europe. Il appartient juridiquement aux Etats signataires d’en préciser les formes sous les auspices du Conseil de l’Europe.  Cependant il n’est pas douteux que les régions et les villes tout comme la société civile auront un rôle pratique à jouer, quand on garde en mémoire par exemple les expériences spontanément engagées à Marseille et à Venise autour du « message de Faro ».  Des chantiers thématiques pourraient être ainsi lancés et poursuivis à travers des réseaux de partenaires européens voulant s’y investir. Sans aucune exhaustivité viennent notamment à l’esprit : l’étude comparée d’activités de développement local fondées sur l’usage durable  de ressources patrimoniales ; l’expérience vécue de nouveaux publics ( Cf « Hôtel du nord ») ; la vitalité des métiers d’art et du patrimoine dans la compétitivité des territoires ; la qualité de contenu des produits numériques utilisant le support du patrimoine ; l’évolution des profils professionnels et la relation expert/public. Mais bien d’autres entrées seraient à prendre en compte au fil de l’évolution même de l’idée du patrimoine ressortant de Faro.

Pour conclure, Venise avait accueilli en 1964 la rédaction du texte fondamental qu’est la Charte ICOMOS sur la conservation architecturale. Avec la signature de la Convention de Faro et le présent colloque, l’Italie contribue activement à un renouveau du débat sur le rôle du patrimoine dans une société en changement qui cherche des repères et des raisons d’espérer. Si la notion de patrimoine n’existait pas de longue date il faudrait aujourd’hui l’inventer, tant elle est importante pour la compréhension et l’acceptation de la diversité de nos sociétés, pour l’engagement de projets créatifs et des réseaux sociaux qu’ils engendrent, et enfin pour mettre en pratique des initiatives concrètes de développement « soutenable » au bénéfice du plus grand nombre dans une Europe plus optimiste et plus humaine.

Daniel Therond, Venise, mars 2013.

 

Pascale Reynier : L’expérience de la Commission Patrimoine de la Mairie des 15èmes et 16èmes Arrondissements de Marseille

Nous poursuivons la mise en ligne des textes des intervenants à la rencontre du 2 mars 2013 à Venise suite à la signature de la Convention de Faro par l’État italien (voir  la présentation de la rencontre et voir les textes déjà en ligne).

Voici le texte du discours de Pacale Reynier, Adjointe déléguée à la Culture, à Marseille Capitale Européenne de la Culture et aux Nouvelles Technologies. Présidente de la Commission Patrimoine 15/16.

Mesdames, Messieurs,

A la suite de notre élection en Mars 2008, j’ai effectué un diagnostic de territoire.
Très vite il est apparu que la question patrimoniale était un enjeu fondamental pour notre secteur.
Le travail qu’avait effectué Madame Christine BRETON, que nous venons d’entendre, avait permis à de nombreux habitants de se saisir de cette problématique.

La création de la Commission Patrimoine, à la demande de Madame Samia GHALI, a permis d’organiser toutes ces énergies disséminées sur notre territoire. Cette Commission est composée :

  • d’associations de quartier,
  • d’artistes indépendants,
  • d’associations culturelles,
  • de compagnies artistiques professionnelles,
  • de chefs d’entreprises,
  • de médiateurs culturels,
  • de travailleurs sociaux.

Je la préside, entourée des employés municipaux du Service Culture.
Les deux premières années, nous nous sommes réunis une matinée par mois.
Les thèmes étaient nombreux et variés.
Je vous en cite quelques uns.

  • Classement et inscriptions de lieux, bâtiments,Mesure de conservation,
  • Dépôt de dossier comme « La route du savon » auprès de l’association MP13,
  • Sauvegarde de toiles de Vasarely,
  • Sauvegarde et aménagement du Patrimoine naturel     (Mourepiane, Nerthe, Colline Consolat, Cascade Aygalades).

Nous avons eu de grands succès comme le classement de la Gare de l’Estaque, l’avancée sur de nombreux dossiers concernant le patrimoine naturel.
Au sein de notre Commission, nous expérimentons la dimension conflictuelle du Patrimoine car elle est lieu de médiation.
En effet, des intérêts contradictoires s’y expriment dans un espace démocratique.
Les décisions que nous y prenons rejoignent toujours l’intérêt du plus grand nombre.
Cette Commission joue un rôle de médiatrice entre les différentes instances auxquelles sont confrontées les Communautés Patrimoniales : Ville de Marseille, Direction Régionale des Actions Culturelles, Communauté Urbaine de Marseille, Marseille Provence 2013.
Ainsi les habitants obtiennent des réponses car ils ont leur interlocuteur en face d’eux.
Nous consacrons 3 à 4 Commissions à préparer les Journées Europeénnes du Patrimoine , qui sont le temps fort de notre travail annuel.

En effet, durant ces trois jours, nous organisons une dizaine de balades patrimoniales, des expos, le salon du livre, des conférences, etc.
Il faut savoir, et c’est celà qui est extraordinaire, qu’en 2012, ce sont 6000 personnes qui ont participé à ces Journées Europeénnes du Patrimoine des 15èmes et 16èmes arrondissements de Marseille.
Lorsque l’on connaît l’histoire des quartiers Nord, la mauvaise réputation qui colle à ses habitants, croyez-moi celà tient du prodige.
Durant ces trois jours les marseillais découvrent qu’au sein de ce bassin d’habitations de 100 000 âmes, se trouvent des lieux naturels méconnus, protégés et quelque fois, splendides.
Ils découvrent aussi le dynamisme économique (Savonnerie du Midi, Arnavaux) et culturel (Cité des Arts de la Rue).
Et surtout la plus grande richesse de ce territoire à savoir ses habitants.
Non seulement ils sont dépositaires du passé industrieux de Marseille mais de plus leur sens de l’accueil, de l’hospitalité, du partage sont remarquables.
C’est pour eux, pour les mettre en valeur, que nous avons eu l’idée de créer un réseau de Chambres d’Hôtes.
Je vous laisse deviner les sarcasmes que ce projet a suscité ! « Accueillir des touristes dans les quartiers Nord quelle blague ! »
Hé bien laissez-moi vous dire, chers auditeurs, qu’aujourd’hui ce réseau de chambres d’hôtes organisé par la Coopérative Hôtel du Nord est une formidable réussite !
Associé à MP13, diffusé par le Guide du Routard, Hôtel du Nord est un exemple de développement économique alternatif.
Enfin la Commission Patrimoine des 15èmes et 16èmes arrondissements de Marseille a été capable de modéliser son fonctionnement, de le partager avec deux autres mairies de secteur, bientôt trois et la Mairie de Vitrolles (40 000 habitants).
A ce titre, nous sommes chargés par le Conseil de l’Europe et la Commission Européenne, de préparer une partie des débats qui auront lieu en Septembre prochain lors du Forum Européen du Patrimoine.
Vous pensez bien que jamais je n’aurais imaginé réaliser des actions aussi prestigieuses.
Mais ce qui me touche le plus, c’est d’être ici, à Venise, devant vous.
Moi qui suis issue d’une famille populaire, venue pour moitié, des montagnes de la Barbagia en Sardaigne;
C’est parce que Madame Samia GHALI et moi-même avons grandi dans ces quartiers, que nous connaissons le goût amer des humiliations, que nous avons compris l’enjeu du Patrimoine intégré. Nous nous sommes inspirés de ce concept pour restaurer la dignité des habitants et nous y sommes parvenues.
Je suis heureuse de partager avec vous cette fierté.

Grazie per il vostro ascolto.

Pascale Reynier, Venise mars 2013

Christine Breton : La convention de Faro une chance pour les communautés patrimoniales coincées entre petits fronts de guerre sociale et musées

Hôtel du Nord poursuit la mise en ligne des textes des intervenants à la rencontre du 2 mars 2013 à Venise suite à la signature de la Convention de Faro par l’État italien (voir  la présentation de la rencontre et voir les textes déjà en ligne). 

Hôtel du Nord publie le texte de l’intervention de Christine Breton conservatrice honoraire du patrimoine et sociétaire de la coopérative Hôtel du Nord « Les communautés patrimoniales entre petits fronts de guerre sociale et musées ».

Posons notre héritage et le modèle dominant du musée. Ce vaste cube blanc international peut aussi être un musée local. Il est un accumulateur d’objets décontextués et, par là même, un grand poème baroque à la gloire du savant en son laboratoire, maître du monde et des colonies. Pour la société un tel modèle entre dans la catégorie des utopies collectives basées sur la tabula rasa, tables rases inventées par la modernité, glorieuse ou criminelle. La référence musée incarne le corps national, partout en Europe et en France dés la Révolution en 1792. C’est un récit de fondation. Récit aujourd’hui obsolète quand les nations se fédérent en Europe, quand la décolonisation rétablie ses biens culturels dans leur contexte si possible, quand la richesse se fait en micro-secondes. Nous n’ avons plus besoin du musée, il est une oeuvre héritée, un monument historique

– Totologie de l’isolement.

Posons maintenant la réalité des communautés patrimoniales. Le corps social s’incarne dans l’ensemble des données symboliques héritées. Le musée a le pouvoir sur le symbolique et il fascine d’autant. Un pouvoir absolu de vie et de mort sur toute trace de mémoire collective, le musée décide de ce qui entre ou non dans l’histoire. Faire un musée aujourd’hui aprés la sévère critique construite contre ce modèle obsolète tient de la volonté de puissance personnelle ou de l’ignorance. Ignorer qu’en France, par exemple, le même homme, Jules Ferry, crée l’organisation de l’enseignement primaire obligatoire et celle des musées et qu’il fut aussi le champion de la colonisation.
– Comment être à notre présent social ?

Au moment de cette question, nous sommes passé à l’histoire monde, nous avons inversé les contextes historique. Il est temps pour l’invisible. Alors se met à briller, dans le lointain, tout ce qui fut exclu du grand récit national. Commence à scintiller tout ce qui n’est pas référencé, muséifié ou partie de la Nation. Apparaissent les disparus de la nuit stellaire, les fantômes errant loin de notre roman collectif, ceux qu’avaient si bien su aimer Walter Benjamin en marchant dans les rues de Berlin ou Marseille. Alors, le temps se retourne et la référence se décale vers le tiers exclu
– Frémissement de la raison.

Comment réagi le corps social ? je l’entend souvent gronder dans mon dos, lorsque nous traversons à pied les quartiers de Marseille, lorsque nous passons un petit front de guerre sociale. Ils grondent, mal à l’aise dans le contact physique avec l’exclusion urbaine violente. Et là c’est encore le modèle muséal qui revient en protection face à cette remontée de refoulé collectif : sensation de zoo ou de muséification de la ville. Une sensation qui ne renvoie pourtant qu’à soi-même, à son savoir comme pouvoir ; surpris en inculte de la vie. Alors je suis assurée que cette ville que nous sommes en train de penser avec nos pieds, collectivement dans la marche, ne s’entend plus. Je perçois dans mon dos leur profonde émotion, leur débat intérieur qui les assourdit temporairement
– Impasse sociale.

C’est peut-être cela le musée du 21ème siècle : la capacité à percevoir la greffe-musée en soi, dans l’organique même. Le désordre violent qu’elle y crée. La décision de s’en défaire, d’accepter l’impossibilité de comprendre tant les concepts sont encore immatures et pourtant percevoir la formidable poussée vivante dés que nous lâchons tout pour partir au désert des savoirs. Le corps social bascule dans une pratique collective des savoirs et mémoires. Une pratique écologique, contextuée.
– fin des colonies, débuts du travail des communautés patrimoniales sur le terrain du quotidien habité.

L’anthropologue américain Timothy Ingold résume ce triple salto contextuel : « En elle-même, l’information n’est pas un savoir, et son accumulation ne nous rend pas plus savants. Notre capacité à savoir tient plutôt à la possibilité que nous avons de situer une telle information, à comprendre sa signification, au sein d’un contexte de relations perceptuelles, en direct avec nos environnements. Et je soutiens que nous développons cette capacité à condition  qu’on nous montre les choses ». Marchons donc au désert du musée en suivant l’habitant là pour qu’il nous montre. Développons collectivement nos relations perceptuelles avec les petits fronts de guerre sociale rendus si violents par l’invisibilité et le silence assourdissant dominant.
– possibilité de contextes.

Christine Breton
Conservateur honoraire du Patrimoine
Venise mars 2013.

Christine Breton 

Conservateur honoraire du patrimoine, elle a eu la charge de collections publiques au musée de Grenoble (1974-1983), aux Fonds régionaux de Rhône Alpes et de Provence (1984-1987). Conservateur chargée de mission à la Ville de Marseille de 1987 à 2010 elle a créé les programmes d’ateliers d’artistes, d’expositions et de commandes artistiques urbaines ; en collaboration avec le Conseil de l’Europe elle a expérimenté dés 1996, avec les habitants, l’approche intégrée du patrimoine dans les 15-16èmes arrondissements de Marseille. Docteur en histoire en 1981, elle a été invitée dans de nombreuses écoles d’art, instituts de design et d’histoire de l’art ; de 1988 à 1995 professeur associée à l’université d’Aix-Marseille. A la retraite, elle poursuit ses recherches historiques et patrimoniales.

BIBLIOGRAPHIE Sélective

  •  Berriat 83, expositions dans et hors musée, musée de Grenoble,1983 ;
  • Fragments de collections pour la mémoire d’une ville, Le Luc en Provence, FRAC Provence, 1985 ;
  • La galerie de la mer, Ville de Marseille,1987-1995, 7 numéros sur l’art et la ville ;
  • Approche intégrée du patrimoine, valorisation partagée du patrimoine, valeur conflictuelle du patrimoine, comme des saumons, le prince des curieux et l’ermite collection Exos, AGCCPF, 2004 – 2010 ;
  •  école des filles de Saint-André, Marseille, 1998-2005 ;
  • Südraum-Konferenz, Leipzig, 2004 ;
  • Hôtel du nord/ récits d’hospitalité, 8 numéros avec Martine Derain, éditions commune, Marseille, 2010-2012.

Après Venise, rendez vous à Marseille en septembre 2013 pour parler de Faro.

Les 1, 2 et 3 mars, suite à la signature de la Convention de Faro par l’État italien, le Conseil de l’Europe et l’association Faro Venezia ont co organisé 3 journées dédiées à la Convention de Faro (voir l’article à ce sujet).

Le droit au patrimoine culturel, l’usage durable du patrimoine, les balades patrimoniales et la démocratie participative ont été au coeur des échanges auxquels se sont associés les institutions, les professionnels et la société civile. Tous les participants ont pris rendez vous en septembre 2013 à l’occasion des rencontres euro méditerranéennes de Faro à Marseille pour poursuivre ces échanges.

Hôtel du Nord publiera dans les prochains jours les textes des interventions de Samia Ghali, sénatrice-maire des 15/16,Pascale Reynier, élue à la culture des 15/16 et présidente de la Commission Patrimoine 15/16, Christine Breton conservatrice honoraire du patrimoine et sociétaire de la coopérative Hôtel du Nord,  Nicole Meyer-Rodrigues  de l’unité d’archéologie de Saint-Denis, Kouider Metair de l’association Bel Horizon , deVincenzo Casalli, Cristina Gregorin et Francesco Calzolaio de l’association Faro Venezia et de Prosper Wanner, gérant de la coopérative Hôtel du Nord et co fondateur de Faro Venezia.

A l’initiative de l’association Faro Venezia, plusieurs associations et le Conseil de l’Europe ont fondé la commission vénitienne des communautés patrimoniales. 

Balade patrimoniale sur la création contemporaine à Venise
Photo de groupe : Silvia Costa député au Parlement Européen, Yolanda Valle-Neff directrice de l’Unesco Venise, Christine Breton, conservatrice du patrimoine à Marseille et sociétaire Hôtel du Nord, Pascale Reynier, élue à la culture des XV e XVI Arrondissement de Marseille, Erminia Sciacchitano du Ministère de la culture, Michela Zanon du musée ébraique de Venise, Daniel Thèrond du Conseil de l’Europe, l’ambassadeur Umberto Vattani président de l’université internationale de Venise, Alberto D’Alessandro du Conseil de l’Europe, Kouider Metair, de l’association Bel Horizon à Oran, Lauso Zagato, professeur de droit international à l’Université de Ca’ Foscari et les membres de l’association Faro Venezia : Cristina Gregorin, Manuela Cattaneo della Volta, Vincenzo Casali, Prosper Wanner, Walter Fano, Adriano de Vita.
Journée de travail à la bibliothèque Marciana sur la Convention de Faro.

Balade patrimoniale sur les religions à Venise « io credo ».

Prosper Wanner : La Commission Patrimoine 15/16, espace de démocratie participative.

Hôtel du Nord initie la mise en ligne des textes des intervenants à la rencontre du 2 mars 2013 à Venise. 

Voici le texte de l’intervention de Prosper Wanner, gérant de la coopérative d’habitants Hôtel du Nord et co fondateur de l’association Faro Venezia.

Le processus coopératif Hôtel du Nord a été voulu et lancé en 2009 à l’initiative de membres de la Commission Patrimoine 15/16 présidée par l’élue à la culture Pascale Reynier comme plateforme commune de valorisation économique des patrimoines.

Le 2 mars, les vénitiens créeront la Commission vénitienne des communautés patrimoniales. En 2010, c’était la mairie de secteur de Marseille 2/3 qui créait le collectif Patrimoine et création suivi en 2012 par la mairie du 13/14 et la mairie de Vitrolles qui a fondé l’Atelier de Faro.

Le 2 mars est l’occasion pour Hôtel du Nord de revenir à traversune série d’articles sur ces processus de démocratie participative et de gestion de la valeur conflictuelle du patrimoine, ou dit autrement sur ce qu’est une commission patrimoine.

Ces articles sont préparatoires à la Rencontre de Faro qui aura lieu en septembre 2013 à Marseille à l’initiative du Conseil de l’Europe et de l’Union Européenne.

Le premier article proposé a été écrit par Prosper Wanner, gérant d’Hôtel du Nord et membre de l’association Faro Venezia, pour expliquer « en pratique » ce qu’est la commission patrimoine 15/16 en vu de la création de la Commission vénitienne des communautés patrimoniales (voir la version italienne).

Ma che cosa é questa commissione patrimoniale?

La Convention de Faro pose la question du droit au patrimoine culturel. Quelle est la place des citoyens dans les choix patrimoniaux ? Elle reconnait à chaque personne, seule ou en commun, le droit de bénéficier du patrimoine culturel et de contribuer à son enrichissement[1].

C’est cette reconnaissance du droit au patrimoine qui motive l’engagement d’élus et de citoyens : reconnaître à chacun, dans le cadre de l’action publique, le droit de désigner de ce qui fait patrimoine pour soi, de contribuer à son interprétation, de prendre part aux choix de sa mise en valeur ou d’être associé à l’usage qui en est fait.

Les motifs de cette reconnaissance sont largement exprimés dans la Convention de Faro : prévention des conflits, dialogue interculturel, démocratie participative, développement soutenable, etc

La Convention de Faro est un cadre de référence qui permet une coopération entre les institutions publiques, les citoyens, les élus et le secteur privé[2].

A Marseille,  en 1995 a été lancé une mission expérimentale européenne de patrimoine intégré. Elle s’est traduite par la mise à disposition des habitants d’un poste de conservateur du patrimoine à plein temps. Ce conservateur a assumé durant 15 années une mission de service public auprès des habitants en mettant à disposition ses compétences de chercheur et de fonctionnaire.

L’exercice du droit au patrimoine, dans le cadre de l’action publique, c‘est à dire le droit individuellement ou en groupe devaloriser le patrimoine culturel à travers son identification, son étude, son interprétation, sa protection, sa conservation et sa présentation, nécessite des compétences scientifiques et une connaissance des procédures administratives que possède essentiellement l’institution publique : recherches et suivi scientifique en lien avec les professionnels du patrimoine ; coordination avec l’autorité scientifique ; accompagnement des procédures d’archivage, de classement et d’inscription, préparation d’expositions. Ces compétences sont celles des scientifiques, historiens, conservateurs, archéologues, géologues, etc.

Au terme de cette mission expérimentale s’est posée la question de la continuité de ce service public qui répondait alors à une demande croissante des habitants. Cette continuité s’est faite en trois parties : une continuité politique via l’adhésion du maire aux principes de la Convention de Faro, une continuité de service public via la création d’une commission patrimoine réunissant élus, institutions et habitants  et une continuité scientifique via l’engagement de chercheurs auprès des habitants.

Samia Ghali, sénatrice maire du 8me secteur de Marseille a signé symboliquement son « adhésion en aux principes énoncés par la Convention-cadre sur la valeur du patrimoine pour la société du Conseil de l’Europe » (Convention de Faro) en présence du Conseil de l’Europe, des représentants des collectivités locales et des habitants, associations et entreprises impliqués dans la mise en valeur des patrimoines.

Cette signature reste symbolique dans le cas d’un maire dans la mesure où seul l’Etat peut ratifier la Convention. Elle permet de qualifier et de légitimer une stratégie patrimoniale intégrée au niveau local et de prendre un cadre de référence commun.

A ce jour, 4 maires ont signés symboliquement la Convention de Faro. Comme premier acte, ils ont eux aussi mis en place un espace de démocratie participative comme Patrimoine et Création dans le 2me et 3me arrondissement de Marseille ou l’Atelier de Faro à Vitrolles.

La première commission patrimoine, créée en 2009 par Samia Ghali, est présidée par Pascale Reynier, élue à la culture. Elle mobilise un large partenariat de personnes impliquées sur la défense du cadre de vie : les communautés patrimoniales, les comités d’intérêts de quartiers et les acteurs culturels.

La composition de la commission patrimoine a été réalisée sur les bases suivantes : l’élue à la culture préside la commission patrimoniale et, forte de l’adhésion de la maire de secteur aux principes de la Convention de Faro, est garante du cadre politique de référence. Le service culture assure le secrétariat de la commission patrimoniale.

Les communautés patrimoniales au nombre de 8 ont chacune un relais au sein de la commission patrimoine. Au sens de la Convention de Faro, une communauté patrimoniale se compose de personnes qui attachent de la valeur à des aspects spécifiques du patrimoine culturel qu’elles souhaitent, dans le cadre de l’action publique, maintenir et transmettre aux générations futures[3].

Les communautés patrimoniales présentes à la commission patrimoine sont des collectifs qui rendent compte publiquement des recherches patrimoniales qu’elles mènent durant l’année à l’occasion des journées européennes du patrimoine.  Elles sont une douzaine représentées dans la commission patrimoine : associations de défense du cadre de vie, amicales de locataires, collectifs d’entreprises, associations de parents d’élèves, acteurs culturels.  Toute nouvelle communauté patrimoniale peut demander à être présente dans la commission. Les acteurs culturels (cinéma, théâtres, etc) impliqués dans des actions patrimoniales, réunis au sein d’un collectif « outils commun », ont un représentant à la commission patrimoine.

La coopérative Hôtel du Nord, créée à l’initiative de membres de la commission patrimoine comme plateforme commune de valorisation économique du patrimoine est représentée. La coopérative réunis une trentaine de sociétaires qui développent de l’économie via le patrimoine (chambres d’hôte, balades, publications) et mutualisent une marque, un site internet, une école des hôtes et la commercialisation.

Enfin, sont présents les représentants des deux collectifs de comités d’intérêts de quartier, instance para public de représentation des habitants auprès de la ville.

La commission patrimoine établit chaque année un planning précis sur l’année d’une demi douzaine de rencontres définis collectivement. En fonction des sujets abordés, sont invités les institutions compétentes.

En 2011, les sujets abordés ont été les suivants : une commission avec les services des Monuments historiques pour faire le point d’avancement des dossiers de demandes de classements ou labellisations, une commission sur journées européennes du patrimoine pour choisir le thème et construire le programme commun, une commission sur les dossiers cadre de vie en lien avec les institutions publiques concernées et une commission sur la valorisation économique du patrimoine avec la coopérative Hôtel du Nord.

Des commissions patrimoniales « réduites » sont programmées sur des sujets précis : une demande de classement, la construction d’un programme commun culturel, etc.

Chaque commission est co préparée par un membre de la commission et le service culture. L’ordre du jour est envoyé un mois avant pour leurs préparations en amont avec les habitants, le compte rendu ou relevé de décisions une semaine après.

La commission patrimoine est l’espace politique de concertation, de gestion des conflits, d’alerte, de proposition et d’échanges de savoirs entre les citoyens, leurs élus et les institutions sur l’application du droit au patrimoine culturel, c’est à dire l’application de la Convention de Faro.

Prosper Wanner, gérant d’Hôtel du Nord et membre de Faro Venezia.


[1] La Convention de Faro reconnait que toute personne a le droit, tout en respectant les droits et libertés d’autrui, de s’impliquer dans le patrimoine culturel de son choix comme un aspect du droit de prendre librement part à la vie culturelle consacré par la Déclaration universelle des droits de l’homme des Nations Unies (1948) et garanti par le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels (1966).

[2] Elle encadre les limites dans lesquels peuvent s’expérimenter de nouvelles pratiques patrimoniales. Elle énonce les objectifs, définitions et principes partagés (Titre 1), elle expose les apports du patrimoine culturel à la société et au développement humain (Titre 2) et elle fixe les responsabilités partagées envers le patrimoine culturel et participation du public (Titre 3).

[3] Convention de Faro, article 2.

L’Italie signe la Convention de Faro !

Aujourd’hui, ce mercredi 27 février 2013 à 10h00, dans le bureau de la Secrétaire Générale Adjointe et en sa présence, M. Manuel Jacoangeli, ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire, représentant permanent de l’Italie auprès du Conseil de l’Europe, a signé la Convention Convention-cadre du Conseil de l’Europe sur la valeur du patrimoine culturel pour la société (STCE n° 199).

Cet événement sera au centre des trois journées du 1, 2 et 3 mars 2013 à Venise organisées sur la Convention de Faro par le bureau du Conseil de l’Europe à Venise en collaboration avec l’association Faro Venezia. Les citoyens vénitiens avaient traduit dès 2008 la Convention de Faro en italien, traduction qui a servie pour celle officielle.

Comme nous l’avions annoncé précédemment, Samia Ghali, Pascale Reynier, Christine Breton, Prosper Wanner et leurs partenaires de la Seine Saint-Denis et d’Oran sont invités à cette occasion à partager leur expérience (voir article).

Toute personne, seule ou en commun, a le droit de bénéficier du patrimoine culturel et de contribuer à son enrichissement ; l’exercice du droit au patrimoine culturel ne peut faire l’objet que des seules restrictions qui sont nécessaires dans une société démocratique à la protection de l’intérêt public, des droits et des libertés d’autrui. (article 4 de la Convention de Faro).

  • Télécharger la traduction officielle en italien ici.
  • Télécharger le programme en italien :


Coloque Venise : il ruolo delle Comunità patrimoniali nella partecipazione democratica alla cultura

Le 1, 2 et 3 mars le bureau du Conseil de l’Europe à Venise en collaboration avec notre alter ego Un Faro Per Venezia organise un événement sur la Convention de Faro à l’occasion de sa ratification par l’Italie : Il ruolo delle Comunità patrimoniali nella partecipazione democratica alla cultura.  

Cet événement sera l’occasion de la fondation de la commission vénitienne des communautés patrimoniales sur le modèle marseillais. Les vénitiens étaient présents à Marseille en 2009 à l’invitation de la Commission Patrimoine 15 16 pour la première signature de la Convention de Faro par un Maire, Samia Ghali. Depuis les échanges n’ont pas cessé.

Samia Ghali, sénatrice-maire des 15/16, Pascale Reynier, élue à la culture des 15/16 et présidente de la Commission Patrimoine 15/16, Christine Breton conservatrice honoraire du patrimoine et sociétaire de la coopérative Hôtel du Nord ainsi que Prosper Wanner, gérant de la coopérative Hôtel du Nord et co fondateur de Un Faro Per Venezia sont invités à y présenter l’expérience marseillaise.

Véronique Poupard de Plaine Commune, Nicole Meyer-Rodrigues  de l’unité d’archéologie de Saint-Denis, Kouider Metair de l’association Bel Horizon et Emmanuel Antoine de l’association Artefacte93 et Minga, autres alter ego d’Hôtel du Nord seront présents.

A cet occasion, Un Faro Per Venezia propose deux balades patrimoniales, l’une sur les lieux actuels de production artistique et une autre sur les religions. L’occasion de renforcer le réseau euro méditerranéen des villes qui s’engagent sur les principes de la Convention de Faro.


Jean Cristofol : Le Nord

La question s’est posée d’accueillir dans Hôtel du Nord, des hôtes qui voudraient nous rejoindre et dont les habitats se trouvent dans d’autres arrondissements de Marseille, mais aussi dans des villes de l’étang de Berre et de la zone de Fos. Cela nous oblige à réfléchir aux limites géographiques dans lesquelles s’inscrit Hôtel du Nord. Cela nous oblige aussi à réfléchir au développement nécessaire de nos activités pour atteindre un équilibre minimum qui autorise la survie économique de notre coopérative – et, espérons-le, son développement autonome.

Évidemment, les deux aspects sont liés, mais ils doivent aussi répondre à une véritable nécessité et à une cohérence qui leur donne un sens. Hôtel du Nord est ancré dans la réalité des quartiers nord de Marseille. Il est le produit d’une histoire propre qui s’est longuement inscrite dans les quinzième et seizième arrondissements. Cela fait deux territoires qui ne se recouvrent que partiellement et qu’il faut bien distinguer : le territoire qui a accueilli la naissance d’une expérience et qui se définit aussi dans ses limites institutionnelles, et le territoire qui porte l’esprit et la raison de cette expérience et qui, lui, ne s’arrête pas aux découpages administratifs. Ce sont ces deux territoires qu’Hôtel du Nord porte dans son nom, et dont il doit savoir réinventer les relations à la fois imaginaires et géographiques.

Ce qui porte les coopérateurs d’Hôtel du Nord, c’est une certaine façon de s’emparer de la réalité des lieux et des tensions qui les travaillent pour en nourrir des projets entrelacés où s’articulent des valeurs communes : la rencontre, l’accueil et l’hospitalité, la volonté de valoriser des territoires au delà des clichés qui les accablent, l’idée que l’histoire ne vit que dans la création présente, la conviction que l’économie peut se réinventer dans la relation à la culture. Et ce qui caractérise ces lieux et leurs tensions, c’est le processus économique et politique qui a noué le destin de Marseille en divisant profondément la ville, en opposant le nord et le sud, en niant la richesse de son patrimoine populaire, en créant des zones de ségrégation sociale, en faisant de l’oubli et du mépris une arme de destruction morale qui préside à la reproduction de formes du pouvoir morbides, incapables de penser l’avenir. Evidemment, Hôtel du Nord ne constitue certainement pas à lui seul une réponse à ce processus, mais il y trouve sa toile de fond et il puise dans la nécessité de lui résister sa première énergie.

Ainsi, ce qu’on appelle les quartiers nord ne correspond pas seulement à un périmètre, ni à un territoire d’appartenance, mais à un certain point de vue. Ce point de vue est à la fois celui à partir duquel ils sont regardés et celui qu’ils nous proposent comme lieu d’un regard sur le monde. D’une certaine façon, Hôtel du Nord se propose de travailler ces points de vue et la façon dont ils se croisent.

Ce serait d’ailleurs une idée curieusement simplificatrice de penser que les quartiers nord sont un territoire. Ils recouvrent une incroyable richesse de territoires différents. Et cette diversité de territoires, de populations, d’histoires et de traditions, de langues aussi, se reconnaît dans un espace certainement bien concret, mais toujours redessiné, toujours réinventé. Il y a, vers Corbières, une structure portuaire d’accueil des bateaux de plaisance qui s’affirme comme un port de Marseille Ouest. C’est évidemment une façon locale d’éviter de se situer au nord, c’est une façon de pratiquer une géographie de la dénégation. Nous devons pratiquer une géographie de la revendication.

Que des initiatives se manifestent du côté des treizième et quatorzième arrondissements, cela me semble absolument naturel. Dans la logique des points de vue croisés, je ne vois pas vraiment ce qui les distingue de nos quartiers, même si l’éloignement de la mer les rend cinématographiquement moins photogéniques. Les villes de l’étang de Berre nous posent une question bien plus intéressante. Elles nous parlent en raccourci de l’histoire de nos quartiers, entre l’extension du tissus urbain et le déplacement des activités industrielles vers des espaces plus larges, plus ouverts, plus facilement articulés sur la façade maritime – le nord. Ils nous parlent aussi de l’apport des populations immigrées, du croisement entre héritages agricoles et entreprises mangeuses de terrains, entre les villages et les cités, les villes nouvelles et les formes recommencées de la crise sociale. Elles sont différentes de nous et elles sont nous à la fois, nos prolongements, nos extensions, nos modestes et pauvres Amériques. Elles sont notre nord et elles participent de notre nord. Nous partageons la même histoire et le même présent, parce que nos territoires respectifs se sont constitués dans la même logique. C’est pourquoi il me semble nécessaire que s’y continue et s’y déploie l’activité d’Hôtel du Nord.

Jean Cristofol, sociétaire Hôtel du Nord, novembre 2012.

Vidéos de la rencontre Venezia-Marsiglia.

Le groupe Un Faro Per Venezia vient de mettre en ligne les vidéos de la rencontre « Venezia-Marsiglia: esperienze di comunità patrimoniale » qui a eu lieu le vendredi 23 septembre 2011 à Villa Groggia à Venise en présence de membres de la coopérative Hôtel du Nord.

Unfaropervenezia, Io decido, geografie di genere, Hôtel du Nord, Cap au Nord, Venti di Cultura et l’IVESER ont présenté des démarches participatives qui reprennent les principes de la Convention de Faro.Le directeur du nouveau bureau du Conseil de l’Europe à Venise a confirmé que l’Italie allait bientôt ratifier la Convention de Faro et que pour 2012 il envisageait d’organiser un événement à Venise sur la Convention de Faro.

Lucienne Brun, Cap au Nord et Hôtel du Nord

Cristina Gregorin, UnFaroPerVenezia

Vincenzo Casali, 40xVenezia

Alberto D’Alessandro, Conseil de l’Europe

Voir les autres vidéos sur le site unfaropervenezia : lien