Avez-vous ajusté vos scaphandres ?

Dimanche 5 février, Christine Breton, est venue au pied de la cascade des Aygalades, à l’occasion de la conférence Voix d’Eau qui a lieu chaque premier dimanche du mois sur une thématique reliée au ruisseau Caravelle-Aygalades.

[pour en savoir plus sur les Voix d’Eau, rendez-vous sur le site du Bureau des Guides : https://bureaudesguides-gr2013.fr/voix-d-eau/]

Historienne de l’art, conservateur du patrimoine chargée de la mission expérimentale européenne sur les 15 et 16e arrondissements de Marseille de 1995 à 2010, Christine Breton est une figure tutélaire des expériences menées par la communauté Hôtel du Nord.
Ce dimanche, elle intervenait à l’occasion des 10 ans du GR13 et faisait le rapprochement, à sa manière docte et poétique, entre la mémoire sédimentaire contenue dans les roches de tuf, et celle, plus fibreuse, des data centers qui fleurissent à l’embouchure de la rivière, formant ainsi un nouveau delta de flux.

https://reporterre.net/A-Marseille-la-demesure-des-data-centers
Sur les data center, lire https://reporterre.net/A-Marseille-la-demesure-des-data-centers

La conférence a commencé comme ceci :

Avez vous ajusté vos scaphandres ?

(DEBOUT et mimes)

Scaphandre, forme balourde de la modernité

Pou-toum, pou-toum, c’est le son de sa bande dessinée.

Scaphandre, vieux déchet re-trouvé dans le bassin du Cap Pinède

quand Nadar inventait là, juste dessous, les premières photos sous-marines.

Nadar frère de Gamar,

Gammares nom d’une crevette oubliée dans cette eau douce .

Scaphandre, appelé aussi Squoi-fendre

pour fendre

fendre l’au-tour

le tour de l’eau

Pour en faire inventaire

Pour inventer la terre

Pour y venir

sans être une re-venante ou échappée de l’Epad

Pour être en jeu

sans me taire…

Immersion donc dans le jeu de J.E., un engagement qui est préféré à un nous gnangnan et inclusif, pour le moment, dans ce lieu humide et froid.

(ASSISE et italique pour l’explicite 🙂

  • Facil ! se dit une personne assise là, si elle continue avec ces jeux de mots à la noix, je rentre à la maison…
  • Et vous auriez raison ! Alors je vous promet de faire trois pauses explicites le long de cette demi heure et puis les jeunes personnes qui m’ont invité me l’on demandé aussi !

EXPLICITE 1 :

Je vous propose ce moment comme une marche que vous faites en pensée. Je vous propose mes squoi-fendres isolants, comme une métaphore du J.E. Je vous propose de vous fendre vous-même et de fendre ce qui fait semblant d’être vrai alentour, vos vus rondes dans vos hublots et je commence par ma propre expérience.

Je vous livre les résultats de mon dispositif et je m’oblige à le faire en forme de récit. C’est le philosophe Walter Benjamin qui m’a initié à la forme du récit que je ne quitte plus depuis 2010. Le récit, cette forme orale qui danse avec l’écrit. Cette forme joyeuse liée au feu du soir, à l’éclat des étoiles et des voix.

Le récit permet la fiction et fait vivre, négocie le rapport entre le rétrospectif (mon métier de Conservateur du Patrimoine avec majuscules car c’est le titre d’une fonction publique) et le prospectif les métiers de la ville en projet ou en GPU (grand projet urbain puis de ville) que j’ai accompagné de 1995 à 2010 là dans le cadre de la mission expérimentale ville-état-Europe qui concernait la découpe mairie de secteur des 15 et 16 ème arrondissements de Marseille.

Je vous retrouverai donc à l’explicite 2 dans un autre moment du récit –

(DEBOUT et mimes)

Je suis là dans une matière. Dans mon hublot je vois. C’est presque une roche avec des bulles de vides dedans, des traces de disparitions ?

Où suis je ? Qu’est ce ?

Érosions des rochers arrondis usés en surface, j’y vois des bouteilles en plastiques déjà pétrifiées et en-dessous, en-dessus des épaisseurs de tufs, de l’eau douce fossilisée, arrêtée dans un moment du temps et… entassées jusqu’au ciel.

Je connais le mot tuf parce-que je suis historienne d’art. L’histoire religieuse m’a mise en face de ces roches végétales, de ces grottes en chapelet, de ces laures pour ermites en Provence et en Palestine.

Je re-connais la roche facile à travailler, décors intérieurs, tours de fenêtres, tours de portes, salles grotesques, collages de coquillages ramassés alentour pour faire joli et pour terrasser les peurs :

– Habiter la terre au mot à mot –

les ermites semblent l’avoir entre-pris.

Je vois aussi ailleurs, un décor coquillés mieux conservé, dans le secret nuité des tufs au « vallon, cascade, turbine, usines urbaine et grottes des Carmes » à Barjols dans le Var, comme ici les mêmes mots, le même contexte, alentour de l’eau et des pentes. Hommage à Virginie.

(Explicite ponctuel qui ne fait sourire que moi : Virginie Despentes, française féministe auteure de KINGKONG théorie que je ne peux oublier coincée dans mon squoi-fendre. )

Je suis toujours là coincée dans cette roche et derrière mon hublot ; j’appelle vite ma copine Nadine Gomez, l’inventrice du Musée Gassendi de Digne et des « refuges d’art » dans la montagne.

Gassendi, le philosophe empirique et son ambulo ergo sum (je marche donc je suis) qui fait face au cogito ergo sum (je pense donc je suis) du philosophe Descartes ; j’avais oublié que dans cette bataille du 17ème siècle gît une petite phrase du philosophe décèdè Bruno Latour, «  nous n’avons jamais été modernes » et moi non plus ici !

Bon ! Nadine arrive, elle est fille d’ouvriers de St Louis, juste au-dessus, elle a passé son enfance dans ces tufs. Fille des quartiers nord on ne la lui fait pas ! elle fait sa thèse en géologie sur ses tufs à elle et elle rigole : « tu es dans le spot international le plus célèbre, le plus visité par les géologues du monde entier ! Un musée de tufs, un site incontournable. »… Ah bon !

Et je vois par mon hublot le conservatoire de végétaux, de graines, de bacilles, de virus, d’humains et tous leurs arte-facts. Un zoo d’animaux aussi, « une brèche osseuse » dessinée en 1891 sur la carte du tout jeune Eugène Fournier. Animaux pétrifiés ensemble dans une zone humide tropicale et un fleuve énorme de 2Ma ( 2 millions d’années ) des cascades avant la mer et juste avant le mammouth laineux et la couverture de glace.

Un data center comme disent les moderne de maintenant.

Le plus grand musée de déchets vivants qui se métamorphosent, se calcifient lentement.

Des strates de régimes climatiques qui se renouvellent à terre ouverte.

Un grand livre feuilleté, bref un TRESOR commun.

Alors là, silence dans vos squoi-fendres.

J’en profite pour glisser vers l’embouchure en delta de ce fleuve côtier, millionaire, plus exactement dans ce filet d’eau douce qui est son reste, sa trace, son fossile raccorni, devenu égout.

Je débouche alors sur ce que je cherche, intuition fulgurante mise en forme.

La pensée électrique du trésor de la terre a mis en contact TUFS et TRUC moderne…

J’arrive entre les pattes de la tour de Zaha Hadid. Cette architecte en connait un rayon sur les flux croisés, les intersections choisis pour ses sites d’implantation partout où elle fut

Ici un ruisseau, un port, des bassins, une digue pour nous protégé de Pontos le dieu des flots furieux, une autoroute et sous les jupes de CMA-CGM, une flotte de bateaux portes-containers qui s’intersectionnent, en temps réel depuis la Chine.

Autant de data aquatiques, autant de données et pas le temps pour un trésor commun.

Il me faut donc atterrir pour pouvoir appeller ma copine, déjà morte, Françoise d’Eaubonne.

il me faut au moins son rire ravageur et ingérable, ses fictions féministes et écologiques.

Elle rigole aussi, c’est une manie chez mes mamies !

– sur le port un peu plus au nord, dit elle, il y a depuis 1943 l’ancienne base des sous marins, des uboot de l’armée allemande.

– oui je connais ; lui dis-je irritée ! les grottes de l’état major et ses couloirs et ses réseaux souterrains qui montent de la base jusqu’aux cités de Campagne l’Evêque et de La Viste.

– Fais pas ta gueule de phoque car là, dans la base sous-marine tu vas trouver un trésor bien plus grand qu’une flotte libanaise de containers et plus grand que tes tufs.

Là, dans ce coffre fort qui restait un déchet militaire indestructible, se rassemblent maintenant toutes les données de l’Europe.

Pas de panique, c’est l’effet péninsule ; bout d’Europe, bout de fibre !

Ce rassemblement file d’ici et revient des grands océans Indien et Atlantique via Suez et Gibraltar.

– Un flux réflexif, aller-retour donc ?

– Mieux, il y a là le plus grand musée du monde en connaissances stockées, en bout de fibre.

Vas y mets face à face le musée des tufs en haut et celui des fibres en bas ;

et voilà la nouvelle échelle de l’être là, dans ce territoire du 2023. Va falloir vous adaptez à ce rapport de temps.

  • comme quoi faire l’inventaire au pas à pas localisé, ça paye …
  • Reste à équiper ce tourisme du déchet, sourit-elle.
dessin de Dalila Ladjal, croqué sur le vif

(ASSISE )

Explicite 2 : Derrière mon hublot, je dois vous rassurer.

Il n’y a pas de coquetterie de ma part dans ce récit. J’ai juste trouvé la bonne échelle, c’est à dire trouvé le plaisir de déployer mon âme, mes mots, mon corps de poussières d’étoiles dans ma ville bien aimée, ramener le tout vers vous et je sais que c’est juste ! Jubilant n’est ce pas ?

  • Plaisir de vous montrer ces deux musées monstres de tufs et de fibres reliés par le fleuve côtier Caravelle, la bien nommée, celle qui joint les Europes et les Amériques au 15ème siècle. La Caravelle des quartiers laissés au ban, celle du trésor du dragon colonial.

– Plaisir de vous dessiner ce contexte, ces tapis de temps plus ou moins troués, accumulés par strates pour votre anniversaire, mes amis du GR2013 !

Que vous soyez Gammares, GR2013, Hotel du Nord, marcheuses ou habitants là, il y a 10 ans vous avez été situés.es . Quand Marseille fut capitale européenne de la culture vous fûtes la Balise Omega des possibles et vous l’êtes encore en 2023. Cette balise Omega qui marque en mer l’entrée du Rhône.

  • Plaisir de vous offrir ce cadeau comme vous continuez d’en offrir depuis 2000 aux marcheuses et marcheurs à l’issue des balades patrimoniales dans les 15 et 16èmes arrondissements de Marseille. Continuer de restaurer le don.
  • Plaisir de la générosité de l’hospitalité apprise ici depuis 1995 ; « nous avons tout, besoin de rien » et certainement pas besoin de lieux et de catégories pour habiter ici.
  • Bref, plaisir de raconter le renversement du temps qui ne laisse plus dos à dos en ennemis les métiers du rétrospectif et du pros-prospectif (c’est l’histoire du fémur de César qu’il ne faut surtout pas trouver disait le précédent maire car il arrêterait les projet des aménageurs).

11H30 MI_TEMPS du récit DEBOUT

Pause tisane, je peux et nous pouvons enlever les squoi-fendres, vous avez remarqué que nous sommes arrivés dans un NOUS respirable.

Comme nous le savons, grâce à la vie des communautés patrimoniales générées dans les quartiers sur la base : « pas de patrimoine, c’est à dire pas de communs, sans communautés », pour faire un nous il convient de l’engendrer et de l’incarner. Un peu plus abstrait mais nécessaire de passer par là.

Bien, ça c’est facile, ça fait 2023 ans de christianisme que ça dure ! Je reconnais ces restes emprisonnés dans ma spirale Adn avec Néandertal. C’est pareil pour vous aussi à re-chercher, re-trouver donc. Je vous y abandonne pour passer maintenant au récit économique décalé. Car voilà que sonne l’heure du phoque.

Le phoque représenté sur les monnaies de Foça, (prononcez Photcha).

Foça la ville d’Asie, en Turquie aujourd’hui.

Phokaia la ville éponyme de phoque, la ville-port colonisée par les perses au moment du départ de ces phocéens, marins rêveurs et déesse en partance vers leur future colonie ici, Marseille.

Marseille, sa monnaie, donc son portrait, circulant partout de mains en mains, sa monnaie est celle de Foça : le phoque.

(EXPLICITE 3 / ASSISE)

_ Comment va t elle faire avec le nous ici ? Impossible chemin pour trouver des ailleurs ?

– Vous avez raison sauf à passer par un autre passé encore plus vieux que nos 2023 ans de christianisme. Dans l’histoire coloniale ici vieille de 2700 ans ( pas la petite république coloniale française de 270 ans ) nous avons eu la chance d’engendrer un père, dans ce quartier. Un ancêtre étranger.

Un père que nous avons cherché, reconnu, « engendré, non pas créé «  comme dit le credo catholique car c’est un processus vital que ce père là, un envers de généalogie morte. Il dessine notre méthode.

Le long du fleuve côtier, celui-ci, roule la rue de Lyon et sur cette rue marche Walter Benjamin.

Il vient de Paris il est à l’hôtel du midi là bas et ici il loge à l’hôtel de Paris et toujours dans son lit il y a Ernst Bloch. Depuis la Suisse ils partagent le même lit, la même quête philosophique, ils n’ont pas un sou et trafiquent un peu les lits et le poker pour Walter Benjamin, surtout ils partagent leurs vies avec des femmes et celles-ci sont artistes, créatrices ou traductrices des premières revues féministes et féminines ( Uhu des années 20 s’invente et marie-claire, elle, etc, suivent…) .

En septembre 1926 ils sont à Marseille car Walter Benjamin y a vécu l’heure du phoque et il a eu peur ! Il y entraine Kracauer et Bloch et tous les trois renouvellent le dispositif et expérimentent la même situation et ils ont eu peur !

Peur quand ils ont vu le temps se décomposer, ruine totale de la ville première, ses déchets servant à recomposer des mentir-vrai de continuité. Pour que vous entendiez bien la peur et la force de l’expérience marseillaise sachez que

-Bloch en a écrit un mini récit, « l’angoisse de l’ingénieur ».

– Kracauer en a écrit son roman autobiographique, « Genet ».

– Walter Benjamin en a écrit, systématiquement géographiques, 10 « images de pensée », fulgurantes, dont on perd les traces dans différentes revues et journaux. Il nous a transmis la Marseille d’ici et nous n’avons pas fini de comprendre les double fonds de ces 10 images dialectiques.

  • Dénoncé pas à pas le vieux port, la bassine d’eau puante, la gueule du phoque entartrée dévorant les corps ouvriers.
  • Dénoncé le quartiers de la prostitution exploitant tous les corps dans les restes aristocratiques des palais clos, déchets de ce que fut le corps de la ville.
  • Dénoncé la balafre qui va d’un port à l’autre en y installant le corps du vieil homme déchu qui vend sa bibliothèque, sa ville historique perdue.
  • Dénoncé la cathédrale désorientée, tournée au nord, devenue gare de religions, le long des bassins de la modernité.
  • Dénoncé en marchant vers le nord les industries émergeant « des nappes de brouillards dans des couloirs puants » et “des perrons asthmatiques » qui » poussent les puissantes collines » et le paysage provençal.

– et il a marché encore plus au nord jusqu’à l’arène d’Aix en Provence pour plonger le jeune homme dans le sang du taureau.

Walter Benjamin dessine exactement notre nous, notre première carte urbaine.

Il est exactement notre père, celui qui nous enseigne l’histoire à rebrousse poils, celui par qui nous effaçons nos traces.

Et voici mon adresse en forme de gâteau d’un anniversaire aquatique :

Voilà chères crevettes du fleuve côtier Caravelle quelques métamorphoses auxquelles j’ai assisté, auxquelles j’ai participé avant que vous n’existiez et que vous continuez d’engendrer y compris en vous appelant gammares du Caravelle ou bien marcheurs, marcheuses du GR2013 ou dormeuses, dormeurs de Hotel du Nord.

Vous aussi vous fabriquez des ailleurs jamais vu des crevettes qui marchent ! De belles mutantes !

Depuis l’an 2013 qui vous a rendues célèbres vous, marcheurs et marcheuses ou dormeuses du GR2013, Hôtel du Nord vous ne cessez de tourner le brouet dans des chaudrons de sorcières.

Vous voici vous qui marchez, dormez ou vous qui êtes là aujourd’hui, vous aussi êtes entré.es dans l’anniversaire.

Depuis 10 ans vous n’avez cesser de partager ou accompagner des marches dans cette immense oeil de cyclone-cyclope, ce géant qui vit là dans la grotte au dessus de vous et qui va se réveiller un jour. Vous le savez.

Je vous souhaite un bel anniversaire de 10 ANS. Parlez, riez, racontez, chantez encore votre nous.

Et surtout invitez, inventez des ailleurs comme le bassin versant de la rivière Doux.

Tirez lui le Tarot car voilà un bassin ardéchois qui veut connaitre son avenir.

Depuis 30 ans, depuis le Centre d’Initiative Rurale généré par des paysans riverains, le processus intégré au territoire continue de se décliner dans une association Terroir, une filière bois, un espace naturel sensible, des Nymphes, un Dragon, des non-humains et même des journées européennes du patrimoine.

C’est un début d’inventaire au bord du Doux et de ses affluents, ses bois, ses eaux.

Tirez le portrait des écrevisses à pattes blanches qui déjà disparaissent comme vous mes chères Gammares, crevettes débris de vie devenues marqueuses du vivant.

Youpee !”

Christine Breton

Février 2023.

Walter Benjamin

En Vitrine du 15 septembre au 15 décembre 2018

QUELQUES CHEMINS DE WALTER BENJAMIN A MARSEILLE

Une proposition de Hôtel du Nord et du Bureau des guides du GR2013 en coproduction avec le Musée d’histoire de Marseille dans le cadre du cycle « Walter Benjamin à Marseille” 

 

 

Rendez-vous à La vitrine du GR2013, 152 la Canebière 13001 Marseille

Vernissage Dimanche 16 septembre à 12h

Quelques chemins de Walter Benjamin à Marseille [Exposition]

Entre les vieux récits nationaux obsolètes et les narrations européennes balbutiantes, Christine Breton (conservatoire honoraire du patrimoine) nous invite à poser la nécessité poétique des contre-fictions. A partir de quelques chemins géographiques et de pensée de Walter Benjamin à Marseille, se dessinent des situations propice à l’émergence d’autres récits d’une histoire commune.

Mise en vitrine par Christine Breton avec Julie de Muer et Jean Cristofol, scénograpie Théo Paolo Goedert et Milena Walter. 

 

Hors vitrine le Dimanche 30 septembre 

Suivre Walter Benjamin [Balade] 

Par Christine Breton et l’association Les Labourdettes.

De la vitrine sur la Canebière aux tours Labourdette, afin de suivre les arpentages de Walter Benjamin, en passant par le café Riche et l’Hôtel du commerce et des négociants.   Sur inscription

Que de la bouche [Performance marchée] 

Par Nicolas Memain.

Une performance d’équilibriste explorant l’émotion ressentie par les gens du Nord qui découvrent le physique des Marseillais, en direct dans l’animation de nos rues et places. Un groupe à la posture glissante sur le Quai des Belges et le bas de la Canebière,faisant semblant de ne pas regarder nos visages et nos postures, se cachant derrière le prétexte de l’évocations de ceux qui ont décrit notre petit peuple. Gratuit sur inscription sur www.gr2013.fr 

Départ au 152 la Canebière / Arrivée au musée d’histoire de Marseille

 

En bordure de vitrine le Dimanche 7 octobre 

« Géographies de l’invisible, de Walter Benjamin à Trevor Paglen »[Mini-conférence de trottoir #1]

Par Jean Cristofol, philosophe et enseignant à l’Ecole d’art d’Aix en Provence.

Le texte de Walter Benjamin L’Auteur comme Producteur (1934) n’a cessé de faire écho et référence dans le champ artistique. Aujourd’hui, il est encore une force active qui permet de penser les reconfigurations des pratiques qui, entre art, science et activisme, renouvellent les formes d’expérimentation et d’intervention dans le champ social. 

 « Denture jaune de loup de mer la gueule ouverte… » [Mini-conférence de trottoir #2]

Anna Gjuillo, artiste et enseignante à l’Université d’Aix-Marseille.

Benjamin développe la notion, complexe, de tendance, la tendance d’une œuvre ne pouvant être politiquement juste que si elle est littérairement juste. La question est de savoir comment faire coïncider engagement et qualité en insistant notamment sur la technique de l’auteur. C’est Walter Benjamin écrivain qui sera convoqué dans cette lecture-performance à partir de son texte intitulé Marseille qu’il s’agit de proposer à la rue, comme pour mieux éprouver et mettre en pratique les théories de son auteur.

Entrée libre  sur inscription 

 

Hors vitrine le Samedi 13 octobre

La ville-port, remontée de la rue de Lyon avec Walter Benjamin [Balade]

9h30 à 12h30

Remontée de la rue de Lyon avec Jean Cristofol, Christine Breton et Julie De Muer, séquencée par des interventions dans trois bars de la rue de Lyon – aux Crottes, à Saint-Louis, à La Viste-  qui accrocheront les possibles rencontres imaginées entre W. Benjamin et Emile Zoccola, Hanna Arendt et Siegfried Kracauer.  Sur inscription

Départ du Métro Bougainville

Récit d’hospitalité – ALF

Mauvais rêve

Oui, ce paysage là, l’inconnu, l’être-ange, ce paysage là, ce contexte dans lequel je marche en ce moment avec un peu de peur, me laisse une impression de rien. Je devrais faire partie de ce contexte, en être un élément actif, marchant, intégrant et pourtant je ne peux rien nommer. Ce paysage est déshabité par ses dieux et ses déesses, ce paysage me désincarne avec lui. Je deviens en lui cette gravure de vente, de mode, de tourisme, de table rase prospective reconnue. Je ne suis plus et l’image désirante, de maîtrise, prime.
Reste le lieu commun au lieu du paysage là.
Nous pouvons souvent nous surprendre en flagrant délire de : ” Oh que c’est beau !” et le lendemain croiser la photo glacée de ce lieu, cet objet, cette situation dans un catalogue de voyages, d’armes et cycles ou de films. Terrible déconvenue, frustration refoulée aussitôt.

mais où est passée la divinité de ce paysage là ?

Bonne question pour sortir du mauvais rêve. Mon imaginaire ( comme le votre ) bloqué à niveau zéro, au plan de la tabula rasa moderniste a besoin de cette question pour redémarrer sinon je suis aphone, je ne puis nommer, raconter, partager avec les autres ce paysage là. Le récit commun, le roman national, l’imaginaire partagé  n’est plus désiré ou désirant. Il ne me séduit plus car je n’ai pas su trouver les mots.
Pourtant, diviniser est précisément une trés ancienne opération humaine qui permet de mettre un mot sur une sensation, un paysage, un inconnu, un être ange. Puis ce mot prend forme et devient le nom de cette forme Ou plutôt, face à l’un connu, c’est inventer un mot qui ouvre l’imaginaire à une autre chaine de sens et enrichie le contexte. Bien-sur le religieux a rapté cette opération et l’a dérivé vers un ailleurs, berceau des idéologies, mais ça on le sait et on remercie bien celles et ceux qui nous ont fait sortir de ce tout religieux hérité. Donc, maintenant libre de les récupérer dans les poubelles de l’histoire, je réinvente tous les petits dieux, toutes les fées vertes abandonnées et cela me permet de raconter le paysage là, patrimoine naturel et culturel. Mais la rencontre avec une divinité du paysage ne va pas de soi. Il faut d’abord avoir idée de la chercher là et pour se faire :

être là soi même.

Les humains, peu enclins à l’explicite, ont inventé la danse, ont frappé avec les pieds sur la terre pour en réveiller, en faire sortir … les divinités, précisément. C’est cela marcher. Et c’est cela marcher avec d’autres, faire société (être citoyen reviendrai donc à frapper le sol en cadence pour sortir de la cécité et accueillir ce qui va arriver ).
Quittons ce discours général pour voir ce que ça me fait en vrai. Je suis là, je tape le sol en marchant et je suis prête pour hostire. Et voilà que ça arrive justement là, une personne sort de terre et nous commençons à parler, elle va dire le mot juste et je l’entend et ça me donne du bonheur, c’est la rencontre et l’échange, tout simplement.

Récit d’hospitalité

Quittons ce tout va bien et voyons si je peux vous retransmettre ce qu’a dit la personne rencontrée au présent ou sortie du passé. Justement là, ça se complique car je commence alors un processus collectif de patrimonialisation. Le mauvais rêve recommence : ce mot n’a plus de sens, le patrimoine est devenu affaire d’image glacée et commerciale et caetera et idem pour la mémoire et l’histoire. L’imaginaire retourne à niveau zéro, oui, mais maintenant je sais passer ce mauvais pas. Nous avons tout, besoin de rien :  avec ces mots  le patrimoine est désigné comme une ressource partageable et conflictuelle, elle revient donc à celles et ceux qui la font vivre. Je marche là, je dors là et les ancêtres me visite et j’en fait le récit et j’appelle cela des récits d’hospitalité. Ce n’est pas un nouveau genre littéraire mais un moteur de recherche collectif. Neuf récits qui m’obligent sous ce titre à écrire l’Histoire là. Je suis conservateur du patrimoine et je m’oblige à incorporer l’histoire, à patrimonialiser comme les autres, à vivre en contexte, en citoyenneté.

celle-qui-marche

Maintenant je m’amuse à écrire un récit dans lequel je dis je et
La femme qui raconte habite les hautes collines marseillaises.
La femme qui raconte part un matin du delta du Rhône et traverse l’Eurasie.
La femme qui raconte surgie de la mémoire orale. Elle ne lit pas, elle n’écrit pas.
Devenue Celle-qui-marche, elle rencontre les divinités des paysages traversés et raconte ces moments étranges.
Elle raconte pour nous et 2764 années nous séparent de son départ.
Pour ce récit, dans la vraie vie, j’ai croisé d’abord Brigitte Fontaine et son poème, les charmeurs de pierre. J’y ai puisé sans vergogne de quoi faire exister la petite fée verte et le grand celte jaune.  Il y eut aussi des masses de documentation filtrées grâce à celles et ceux des quartiers nord de Marseille qui m’ont appris, durant quinze années, à passer de l’autre côté de l’évidence et des références absolues. J’ai suivi leurs balises discrètes, leurs mots, jusqu’au désert du Taklamakan.

Christine Breton, 2014

Ce texte est publié avec l’autorisation de l’auteur et du Conseil de l’Europe, commanditaire de ce texte sur les “Récits d’hospitalité” identifié dans le cadre des Application Libre de Faro.

Les Applications libres de Faro (ALF) sont des actions qui ont été mises en œuvre dans le cadre d’initiatives citoyennes et dont la valeur a été reconnue par le Conseil de l’Europe par rapport aux objectifs et aux principes de la Convention de Faro. Ces expériences, souvent portées par des “communautés patrimoniales”, illustrent particulièrement bien un ou plusieurs principes de Faro. Elles ont été analysées afin d’en extraire les caractéristiques principales pouvant être “appliquées” dans n’importe quel autre contexte. L’objectif du Conseil de l’Europe, conformément à l’esprit de la Convention de Faro, est de les offrir sous le format “libre”.

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