Date(s) - 31/05/2026
Horaires -10:00 am - 14:00 pm
Auteur(s) : Coopérative Hôtel du Nord
Places disponibles : 24 / 25
Tarif : €0,00
L’hospitalité religieuse soulève un ensemble de questions réciproques : comment les communautés religieuses sont-elles accueillies dans les villes, et de quelles manières accueillent-elles à leur tour ? Lorsque Hôtel du Nord et Marseille Hospitalités m’ont fait découvrir cette notion et m’ont offert l’occasion de concevoir une balade urbaine, je me suis intéressée à la manière dont l’hospitalité peut servir de prisme pour comprendre qui est considéré comme hôte et qui comme invité dans la société française.
Un exemple bien connu d’hospitalité religieuse est celui des « villes sanctuaires », un mouvement né aux États-Unis dans les années 1980 et qui s’est ensuite diffusé en Europe. Initié par des églises offrant refuge à des personnes exilées lorsque la ville ne le faisait pas suffisamment, ce mouvement remet en question l’hospitalité conditionnelle de l’État en invoquant une forme d’hospitalité plus radicale, voire absolue, ancrée dans des principes éthiques religieux. Ce faisant, les acteurs religieux ne se contentent pas de demander à être inclus : ils contestent activement les limites imposées à l’appartenance urbaine. L’hospitalité religieuse devient ainsi un moyen de reconfigurer l’espace public et d’interroger la dimension morale de la ville elle-même, en ancrant le religieux dans l’imaginaire éthique de la vie urbaine.
S’il peut sembler plus évident de se tourner vers les pratiques chrétiennes d’hospitalité, le christianisme est déjà perçu comme constitutif du patrimoine français et bénéficie à ce titre d’une certaine autorité culturelle. Il occupe d’emblée la position d’« hôte » dans l’imaginaire collectif de l’hospitalité religieuse. À l’inverse, comme le montre Vincent Geisser dans Muslims in Marseille’s Public Space: Belated Recognition, Ambivalent Visibility, l’islam continue d’être présenté en France comme une religion « nouvelle » et « immigrée », malgré son ancienneté historique. Il met en évidence à la fois des formes d’hospitalité à l’égard des musulmans à Marseille — comme les projets de construction de mosquées pour les nouvelles vagues d’immigration nord-africaine — et des formes d’inhospitalité dans leur construction persistante comme altérité racialisée. Penser en termes d’« hospitalités musulmanes » permet ainsi d’ouvrir une réflexion plus nuancée, qui envisage le cosmopolitisme ou le non-cosmopolitisme marseillais comme une question d’appartenances disputées dans l’espace public.
Le projet Marseille Hospitalities soutient que « Marseille offre le cadre idéal à ce beau projet de société, tant la ville-port est synonyme de passages et d’accueil ». Le cosmopolitisme constituait d’ailleurs un mot-clé dans la candidature de la ville pour devenir Capitale européenne de la culture. Cependant, selon le sociologue Michel Peraldi, dans Sociologie de Marseille, la ville a cessé d’être une véritable ville mondiale cosmopolite ou un lieu de passage après la décolonisation de la France. L’utilisation du passé de Marseille pour réenchanter son image actuelle relève ainsi d’une forme de fabrication de mythes. Bien que, d’après Peraldi, Marseille soit restée ces dernières décennies une importante ville de circulation en Méditerranée, elle ne correspond pas à la ville cosmopolite souvent décrite. Dès lors, plutôt que de définir le cosmopolitisme au cours de cette promenade ou d’évaluer si Marseille est cosmopolite ou non, il s’agira de réfléchir à la manière dont l’identité méditerranéenne est représentée et valorisée comme cosmopolite, ainsi qu’aux acteurs qui mobilisent ce terme et aux objectifs qu’ils poursuivent. Par ailleurs, loin de délégitimer cette fabrication de mythes, cette promenade cherchera à la mettre en lumière comme un acte génératif, mobilisant le passé pour définir un avenir étroitement lié à la question de savoir qui a le droit d’exister dans l’espace public et comment.
Cette balade propose dès lors d’interroger : que révèle la visibilité — ou l’invisibilité — du patrimoine islamique à Marseille sur la manière dont la ville se représente elle-même comme cosmopolite et hospitalière ? Et comment les communautés musulmanes marseillaises pratiquent-elles l’hospitalité ? Le parcours comporte une importante dimension historique. Il débute sur le site des anciens abattoirs de Marseille, où, pendant des décennies, une Grande Mosquée de Marseille a été envisagée sans jamais voir le jour. Il inclut également une visite de l’ancienne sucrerie, où fut imaginé un village kabyle — comprenant une mosquée — destiné aux travailleurs algériens en France.
Nous visiterons ensuite la mosquée Mariam ainsi que le Centre culturel musulman afin d’observer les pratiques contemporaines d’hospitalité. Nous nous rendrons également à la mosquée Islah, située aux Puces de Marseille, pour évoquer son déplacement dans le cadre du projet de renouvellement urbain mené par Euroméditerranée. Cette étape met en lumière la manière dont des récits sélectionnés du passé et du futur sont mobilisés dans les processus de transformation urbaine afin de promouvoir une certaine mémoire de la ville, déterminant ce qui est — ou non — reconnu comme patrimoine légitime. Enfin, nous visiterons une église copte orthodoxe afin d’observer comment elle s’inscrit dans la future identité de « village » du quartier des Crottes, participant à la requalification d’un héritage provençal présenté comme patrimoine méditerranéen légitime.
En ce qui concerne les pratiques d’hospitalité musulmanes, comme le souligne Kirsten Wesselhoeft, « les collectifs musulmans en France — associations caritatives, groupes militants ou mosquées — s’appuient sur des traditions morales partagées de fraternité et de solidarité, présentes à la fois dans les éthiques républicaines et islamiques ». Pourtant, ces initiatives sont souvent perçues par l’État comme une menace, précisément parce qu’elles proposent des alternatives visibles et dynamiques à la construction étatique d’une « communauté musulmane » homogène et séparatiste. Des organisations telles que Lallab ou Front de Mères montrent notamment comment l’islamophobie genrée s’articule à d’autres formes de discrimination, tout en menant des mobilisations locales contre la surveillance des populations musulmanes, arabes et noires en France.
À travers cette balade, il s’agira d’examiner la manière dont l’islam est représenté dans l’espace public marseillais, à la fois par sa présence matérielle et par ses absences. Nous explorerons les tensions inhérentes à la construction d’une « identité musulmane » urbaine, qui fonctionne simultanément comme une forme d’hospitalité et comme un mécanisme de contrôle. En parallèle, nous analyserons comment les pratiques d’hospitalité mises en œuvre par les communautés musulmanes contestent les récits réducteurs et réaffirment leur capacité d’agir, leur permettant de revendiquer leur place dans le tissu moral et matériel de la ville.
Enfin, cette réflexion invite à interroger les liens entre hospitalité et cosmopolitisme à Marseille : en quoi situer le pouvoir dans les pratiques d’hospitalité permet-il de dépasser une vision purement rhétorique du cosmopolitisme marseillais, pour reconnaître comment ces pratiques diverses contribuent activement à façonner — et à contester — la dimension morale du futur de la ville ?
Une balade contextualisée par Abiguail Goff en partenariat avec l’Hôtel du Nord
Remarque : venir préparés avec de l’eau et avec des chaussures adaptées à une marche d’environ 5 km. La balade se déroulera principalement le long de routes, avec certaines portions au sol irrégulier.


