Des ordres touristiques

Texte de présentation de la thèse « Tourisme social, économie collaborative et droits culturels : ethnographie d’une coopération complexe » en Doctorat Lettres et Sciences Humaines, label Européen, soutenue le 30 novembre 2022 à l’Université de Nanterre par Prosper Wanner, salarié doctorant au sein de la SCIC Les oiseaux de passage, sous la direction de la sociologue Saskia Cousin.

Madame la Présidente, Mesdames et Messieurs les membres du jury, Merci tout d’abord pour l’attention que vous avez porté à ma recherche et pour votre présence ce matin. Merci à ma directrice de thèse, à mon comité de thèse, aux collègues universitaires et à mon tuteur qui m’ont accompagné, aux hôtes et aux professionnels du tourisme qui m’ont accordé du temps, aux contribuables qui ont financé ma thèse et à mes proches qui m’ont soutenu. La thèse que j’ai le plaisir de soutenir aujourd’hui devant vous a été réalisée dans le cadre d’une convention industrielle de formation par la recherche au sein de la coopérative Les oiseaux de passage et sous la direction de Saskia Cousin à l’université de Paris Nanterre. Son titre « Tourisme social, économie collaborative et droits culturels : ethnographie d’une coopération complexe » résume à lui seul l’objet initial de cette thèse : observer, documenter et analyser le développement d’une plateforme internet d’hospitalité Les oiseaux de passage par des personnes promouvant le tourisme social et les droits culturels. Avec le recul, l’objet central de cette thèse pourrait se résumer à savoir si les cadrages du dispositif touristique n’amèneraient pas à ignorer la part de poésie d’une relation d’hospitalité, c’est à dire sa part incalculable, sensible, humaine, singulière et imprévisible. Mon hypothèse est que le dispositif touristique ignore de plus en plus cette part incalculable parce qu’il s’inscrit dans un ordre du monde où la liberté de circulation est indexée sur la capacité à consommer des personnes.

Je m’intéresse au dispositif touristique depuis 2009, lorsqu’avec des personnes des quartiers nord de Marseille nous avons décidé de proposer l’hospitalité marchande chez l’habitant aux personnes de passage. A priori, cela paraissait simple. Pour ouvrir une chambre d’hôte, il suffisait d’une simple déclaration en mairie et de s’inscrire sur une plateforme touristique pour accueillir chez soi des personnes de passage et générer de l’économie. Ces deux conditions se sont avérées bien insuffisantes. Dans les faits, pour exercer cette activité et espérer en tirer un revenu, il faut noter ses hôtes et se faire noter, collecter la taxe de séjour, conserver les fiches de police six mois, confirmer des réservations sans pouvoir dialoguer au préalable, pratiquer une tarification dynamique, s’équiper sans cesse, verser des commissions à des intermédiaires, se conformer aux standards du confort touristique et accepter d’être en compétition avec les autres personnes du quartier qui accueillent.  Pour garder une part de poésie dans cette relation d’hospitalité, c’est à dire d’humanité et de singulier, il nous a fallu ruser, faire jurisprudence, se résigner, se tenir à l’écart et inventer sans cesse. Je le raconte dans cette thèse et c’est ce qui m’a amené à chercher à comprendre l’écart entre les discours sur le tourisme et ses conditions d’exercice. Et ce alors que les discours institutionnels sur le tourisme portés depuis plus de cinquante ans au niveau des Nations Unies vantent le tourisme comme un facteur d’humanité, de dialogue interculturel et de paix.

Les oiseaux de passage est une plateforme numérique qui permet à des personnes sur un même lieu de partager leurs hospitalités et leurs récits. Ce sont à titre d’exemple des accueils paysans, des auberges de jeunesse, des territoires en transition, des parcs naturels régionaux et des associations d’écotourisme. Le premier design de la plateforme Les oiseaux de passage s’ouvrait sur un poème de Pablo Neruda dont les lettres arrivaient comme des oiseaux puis s’envolaient en nuées. Le slogan était « d’humain à humains », pour affirmer la part d’humanité du voyage, loin du C to C, de consommateur à consommateur. Le projet convergeait plutôt bien avec les discours et valeurs de l’organisation mondiale du tourisme. Deux ans après, en 2019, pour la première version mise en ligne, la poésie volante avait disparu et plus d’un million de lignes de code servaient à calculer, cadrer et automatiser la mise en relation des personnes de passage avec celles qui accueillent. Au fur et à mesure des développements, les modes de calcul de la plateforme se sont alignés sur ceux du dispositif touristique pour être interopérables avec ses moteurs de recherche, ses systèmes de paiement et notation, ses standards, ses gestionnaires de réservation et ses comparateurs. J’ai pu observer et participer à ce passage d’une intention dite « d’humain à humains » vers sa traduction en un outil de calcul numérique où la poésie avait disparu. J’en ai été pleinement partie prenante.

Le sujet de ma thèse est d’analyser ce que le dispositif touristique fait et fait faire, c’est à dire ses algorithmes, ses logiques tarifaires, ses standards, sa fiscalité, sa législation, ses discours et l’ensemble des techniques d’intermédiation touristiques qui interviennent une relation touristique. Contrairement aux travaux universitaires existants en sciences humaines, je ne me suis pas intéressé au tourisme comme un art de voyager, une pratique culturelle, une industrie ou un loisir, mais comme le dispositif qui permet leur exercice. J’ai pu constater comme d’autres chercheurs avant moi le peu de porosité entre les travaux en sciences humaines qui s’intéressent à l’hospitalité, l’accueil du chez soi, et celles en sciences de gestion qui s’intéressent à l’hospitality, terme anglais qui désigne le secteur touristique.

Pour analyser ce dispositif touristique, je me suis appuyé sur la sociologie des agencements marchands de Michel Callon. Il propose d’analyser comment des personnes s’agencent entre elles, et avec quels outils de calcul, pour faire aboutir collectivement une transaction marchande. Par exemple, comment calculent et agissent collectivement sur une même destination un office du tourisme, un hôtelier, une plateforme de réservation en ligne et un aéroport, alors qu’ils ont des intérêts différents, parfois conflictuels. Il s’agit d’analyser comment des personnes différentes, qui ne se connaissent pas forcément, agissent collectivement, chacun y trouvant son compte. Michel Callon propose d’analyser les agencements marchands à travers cinq cadrages interdépendants qui sont, de manière très synthétique, la transformation d’une offre en marchandise, sa qualification, l’organisation de sa rencontre puis de son attachement avec un acquéreur pour conclure sur la fixation du tarif. Plusieurs de ses exemples en sociologie des agencements marchands sont empruntés au dispositif touristique. Michel Callon invite à analyser les cinq cadrages, notamment lorsque qu’ils débordent du cadre et que leurs modes de calculs sont recadrés. Pour cela il propose de suivre les entités depuis leur conception jusqu’à leur vente. J’ai réalisé plusieurs biographies d’activités devenues touristiques comme le menu touristique, le mini train, les visites guidées. J’ai observé puis fait la biographie d’un clapier de ferme qui va devenir un gîte touristique et dont la qualification puis sa commercialisation et son exploitation vont nécessiter des transformations physiques, juridiques, fiscales et commerciales. Ces cadrages successifs vont susciter des débordements révélateurs de ce que fait et fait faire le dispositif touristique aux personnes qui accueillent, parfois avec une certaine violence.

J’ai ajouté à cette grille d’analyse l’approche pharmacologique des techniques proposées par Bernard Stiegler. Il considère qu’une technique peut être à la fois un poison et un remède, ce qui est particulièrement vrai pour le tourisme, mais aussi et surtout qu’un un bouc-émissaire peut être parfois désigné quand la technique est mal gérée. J’ai pu le constater et l’analyser dans le cas du tourisme de masse à Venise. J’ai complété cette grille d’observation par l’approche des agencements polyphoniques proposés par Anna Tsing. Ces agencements arrivent lorsque des personnes s’agencent non pas de manières calculées, mais imprévisibles avec d’autres personnes hors cadre, dans ce qu’elle appelle un événement. J’ai pu observer que ces événements étaient parfois inhérents aux modes d’hospitalité présents sur Les oiseaux de passage comme à Hôtel du Nord. À travers ces grilles d’analyse, je me suis intéressé à ce que le dispositif touristique fait et fait faire aux personnes, aux intérêts spécifiques de chacune des personnes – intermédiaires, professionnels, institutions et touristes – et aux cadrages qu’ils instaurent entre eux pour agir collectivement et répondre aux débordements. Le code du tourisme, par exemple, répond à la fois au souci du touriste de voyager confortablement grâce au système de classement, au souci d’une collectivité de pouvoir financer son marketing territorial en instaurant une taxe de séjour, au souci d’un hôtelier d’augmenter sa rentabilité via sa montée en gamme et au souci d’un intermédiaire d’avoir l’exclusivité de la relation grâce à son immatriculation comme agence de voyage.Pour analyser les cinq cadrages et leurs modes de calcul, je me suis appuyé sur les travaux de l’anthropologue Jeanne Guyer sur la manière dont on nomme les choses, puis on les ordonne pour enfin les calculer. Par exemple, un hébergement est nommé comme touristique à partir de l’analyse de 240 critères de confort permettant de lui attribuer un score sur 700 points et un nombre d’étoiles. In fine c’est son niveau de confort moderne qui permet de qualifier et nommer un hébergement comme touristique, loin des discours humaniste de l’Organisation mondiale du tourisme. Je me suis particulièrement intéressé à ce que ces modes de calcul prennent en compte comme données, aux données qu’ils choisissent d’externaliser comme par exemple les conditions de travail, aux données qu’ils négligent parce qu’elles sont incalculables comme les données dites sensibles et enfin aux données qu’ils ignorent de par leur caractère imprévisible.

La construction d’une plateforme numérique de voyage a été particulièrement instructive sur l’usage des données. Une centaine de communautés d’hospitalité ont fait remonter du terrain leurs pratiques d’hospitalité et leurs données. J’ai pu compléter ces observations au sein de la coopérative Les oiseaux de passage par d’autres observations participatives dans trois autres milieux professionnels où je suis impliqué par ailleurs. Le premier à Marseille, où j’accompagne depuis douze ans en qualité de gérant d’Hôtel du Nord des hébergeurs, des producteurs, des artistes et des guides urbains dans la commercialisation de leur activité dans le cadre du dispositif touristique. J’ai proposé le concept de « communauté d’hospitalité » pour nommer cette organisation collective et démocratique de l’hospitalité qui peut être à la fois marchande, non marchande et non monétaire. Par exemple avec un hôte qui accueille chez lui, une autre personne qui accompagne à la visite du quartier et une troisième qui propose une carte sensible du quartier. Ensuite à Venise, où j’ai travaillé pour la ville et habité, je documente en particulier depuis 2018 l’instauration d’une taxe d’entrée dans la ville qui suscite de nombreux débats et questionnements tant pratiques que politiques. J’ai pu observer sur place les cent premiers jours du confinement et l’arrêt complet du dispositif touristique. Venise me permet d’observer plus particulièrement le point de vue institutionnel. Enfin à l’échelle européenne, j’anime depuis 2013 pour le Conseil de l’Europe le réseau de la Convention de Faro qui réunit une trentaine d’initiatives sur le droit au patrimoine culturel. Plus de la moitié de ces initiatives ont à faire avec le dispositif touristique, de manière subie ou désirée. Je peux observer ce que le dispositif touristique suscite comme débordements et recadrages dans des contextes très différents au sein des 47 États membres.

J’ai pu ainsi multiplier les contextes d’observation et les postures d’observation participative, comme gérant, consultant, militant et habitant. J’ai complété ces observations par des lectures scientifiques et des recherches dans les archives d’acteurs du tourisme, en particulier celles du Touring-club de France, cet acteur majeur dans la construction du dispositif touristique. J’ai choisi d’observer le tourisme dit industriel en suivant des formations en location courte durée et en suivant un couple de gestionnaires d’une quinzaine d’appartements touristiques à Venise. Je suis devenu Genius plus niveau deux sur la plateforme Booking.com et niveau Platinium chez Air France. J’ai complété ces observations participatives par des entretiens ciblés avec des professionnels du tourisme comme l’ancien responsable des statistiques au ministère du tourisme et des consultants en tourisme. J’ai élargi mes observations et analyses à des organisations d’hospitalité non touristiques comme les foyers de jeunes travailleurs et les associations d’aide aux réfugiés. Pour mener à bien mon analyse j’ai proposé cinq nouveaux concepts sur lesquels je vais revenir : la chambre blanche, l’homo turisticus, l’interface, la communauté d’hospitalité et l’ordre touristique.

Mon premier constat porte sur le cadrage de l’accueil touristique, c’est à dire des hébergements, activités, menus et transports qualifiés de touristiques. J’ai pu observer que le dispositif touristique ignore ce qu’ils proposent de commun, de contributif, de sobre, de mixité et de promiscuité avec le vivant. Ces données sont ignorées. A contrario, ce qui compte et est compté par le dispositif touristique est le confort moderne, c’est à dire le privatif, le serviable, l’hygiénique et l’équipement moderne. J’ai proposé le concept de chambre blanche pour symboliser ce cadrage central au dispositif touristique. La chambre blanche a été exposée pour la première fois en 1900 à l’exposition universelle par le Touring-club de France comme le modèle de ce que devait être l’accueil touristique. Elle est aujourd’hui présente dans l’ensemble du dispositif touristique que ce soit par exemple dans les 240 critères d’Atout France pour classer les hébergements touristiques ou les 100 items de Booking.com pour trier les offres. Il suffit d’ouvrir un site de réservation touristique pour voir l’omniprésence de la chambre blanche. Ce modèle centenaire est néanmoins de plus en plus source de préoccupation au niveau écologique et social avec la montée en gamme continue qu’il fait faire.

Le second constat porte sur les nombreuses personnes de passage qu’accueillent les personnes présentes sur Les oiseaux de passage et qui ne comptent pas comme touristes. Ce sont les travailleurs saisonniers, les stagiaires, les aidants, les mises à l’abri, les étudiants ou encore les accueils non monétaires. Ils ne sont pas pris en compte par le dispositif touristique au double sens du terme et relèvent parfois d’autres dispositifs d’accueil. La catégorie touriste a été adoptée pour la première fois au niveau statistique après la crise de 1929 puis à l’échelle internationale par l’ONU en 1963. Cette définition a été reprise ensuite pour les visas, les comptes satellites du tourisme, le ciblage marketing, le code du tourisme, les algorithmes prescriptifs et les logiques tarifaires. J’ai proposé le concept d’homo turisticus afin de désigner cette personne de passage bénéficiaire du dispositif touristique, celle qui est accueillie, ciblée, taxée, assurée, profilée et comptée dans le cadre du dispositif touristique. C’est aussi celle qui est désirée, attendue et accueillie confortablement. Je pose l’hypothèse que l’une des spécificités du dispositif touristique est d’avoir créé une nouvelle catégorie statistique, fiscale, légale, algorithmique et commerciale de voyageurs, basée sur sa capacité à consommer, c’est à dire son panier moyen. Ce cadrage lui aussi centenaire, est source de préoccupation sociale et économique, avec la montée de l’anti tourisme face aux difficultés d’accès au logement des habitants comme des autres voyageurs.

Le troisième constat porte sur les intermédiaires touristiques qui mettent en relation des personnes de passage et celles qui accueillent, notamment via internet. Une part importante des données concernant les personnes présentes sur Les oiseaux de passage ne sont pas prises en compte par ces intermédiaires. L’informatisation du tourisme a été réalisée avec succès dès l’après guerre par les compagnies aériennes pour créer des systèmes de réservation centralisée, des systèmes de distribution globalisée et gérer leurs fichiers clients. Ce qui fait dire à des universitaires que le tourisme a été le porte-drapeau de l’économie numérique. De manière générale, 80% des données numériques ne sont pas calculées par les algorithmes car elles sont dites non structurées. En tourisme, seules sont retenues les données qui servent aux comparateurs. Une offre touristique est calculée, triée, classée, qualifiée et prescrite par rapport à sa note de confort, sa géolocalisation et son tarif. Les données ignorées sont celles qui permettent de se singulariser et de se raconter. L’extrait d’un livre d’or, le dessin d’un lieu, un remerciement manuscrit, la voix d’un hôte, une langue locale ou une création artistique n’ont pas la place dans un comparateur car elles empêchent le calcul et rendent singulière chacune des offres d’hospitalité. J’ai proposé le concept d’interface pour nommer ces intermédiaires qui au delà de la gestion de la relation ont aussi un rôle de régulation et de traduction. Cette intermédiation touristique n’est pas sans créer des sujets de préoccupation au niveau écologique, fiscal et des libertés individuelles.

livre d’or Micèle Rauzier, Hôtel du Nord.

Mon hypothèse plus générale, est que ces calculs du dispositif touristique qui visent à rendre comparable et prévisible l’accueil, les personnes de passage et leur relation nous empêchent doublement de raisonner, c’est à dire d’entrer en résonance avec le monde au sens du sociologue Rosa Hartmunt et de faire appel à notre raison au sens de Bernard Stiegler. C’est pour reprendre des termes de Michel Callon, une relation sans relation. J’ai proposé pour conclure un nouveau concept « d’ordre touristique » afin de nommer ce que j’ai observé et analysé, c’est-à-dire ce qui met en ordre au sens de hiérarchise, donne des ordres au sens de « fait faire » et fait rentrer dans un ordre. Pour reprendre un concept proposé par Bruno Latour, le dispositif touristique est comme une boite noire, une science déjà faite qui n’est plus discutée et discutable. Si cet ordre des choses est de plus en plus une source de préoccupation pour la société, pour autant, seul ses effets sont discutés. Les touristes sont pointés du doigt comme responsables de ses effets négatifs car ils seraient trop nombreux, trop concentrés au même endroit, pas assez responsables et trop peu dépensiers. Les propositions sont de fixer des quotas, de les taxer ou de mieux les responsabiliser. Ce sont des bouc-émissaires commodes dont parle Bernard Stiegler qui amènent à s’intéresser aux seuls effets du dispositif touristique sans en questionner les causes, c’est à dire l’ordre touristique.

Ma thèse est que l’ordre touristique ne peut pas se résumer à un effet collatéral des progrès en terme de mobilité ou de l’élargissement des droits aux congés payés. Il est en soi un ordre du monde. J’ai repris le terme d’ordre touristique dans un des derniers discours de l’organisation mondiale du tourisme qui parle aussi du droit des touristes. Le touriste est devenu l’ayant droit à la mobilité de par son panier moyen. L’instauration d’un droit d’entrée à Venise couplée à un système de surveillance, le « grande fratello », au nom du tourisme durable, est le symbole de cet ordre touristique mondial qui trouve sa légitimation dans le discours touristique. Cet ordre n’est pas nouveau et existe depuis l’instauration des visas tourisme. Ce qui change est que cet ordre touristique s’inscrit maintenant dans un contexte où un milliard de personnes vont selon l’ONU être amenées à migrer de manière contrainte ou choisie à cause du changement climatique. Un rapport onusien sur les droits de l’homme publié en 2019 alerte sur le risque d’un « apartheid du climat ». L’ordre touristique porte en lui le risque de cet apartheid du climat. Le tourisme se révèle de mon point de vue, après plusieurs années d’observation participative, un angle d’analyse de la société particulièrement intéressant, et à mon avis trop négligé, notamment sur la capacité à être précurseur ou à l’avant garde comme pour le e-commerce. Il anticipe ce que pourrait être l’avenir du droit à la mobilité dans un monde bouleversé par le changement climatique.

Pour conclure, cet ordre touristique invite à lire le monde en deux dimensions, sans sa part d’incalculable. En choisissant l’approche ethnographique, j’ai justement essayé de sortir d’une lecture trop carrée et cadrée du réel. Je suis ingénieur de formation, cartésien, et j’ai pu constater dans mes engagements coopératifs la difficulté à penser ainsi la réalité en deux dimensions pour mener à bien des projets collectifs. Dans la sociologie des agencements marchands de Michel Callon, qui est lui même ingénieur, j’ai retrouvé cette logique et la limite de penser en deux dimensions. Il fait souvent référence au terrain de rugby, à la notion de cadrage tout comme Bruno Latour avec la table de calcul. C’est ce qui m’a amené à dialoguer aussi avec notamment Rosa Hartmunt et Anna Tsing pour à mon tour ne pas ignorer la part d’incalculable et d’incalculé. Plutôt que d’innover, au sens de renouveler l’existant – in-novare -, la suite de ce travaux porte sur les possibilités d’inventer l’à venir comme militant, chercheur et coopérateur à partir de ces incalculés et incalculables, sources de réconfort, d’hospitalité et de poésie.

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