Marseille-Casablanca: nos archives invisibles

Dans le cadre de la biennale d’art Manifesta, qui se tiendra l’an prochain à Marseille, la coopérative Hôtel du Nord a été sollicitée pour participer au programme Les Archives invisibles. Avec 7 autres collectifs ou aventures citoyennes singulières, des expositions et programmations proposeront une plongée dans les archives et les démarches d’initiatives produisant par leurs actions d’autres récits de Marseille. Ce programme se fonde également sur la collaboration avec un artiste. Nous vous proposons un petit récit de la première rencontre avec Mohamed Fariji, artiste marocain vivant à Casablanca, le 17 novembre dernier du côté de Saint Antoine, qui fut aussi l’occasion de partir dans l’archéologie de notre propre histoire…

Après avoir passé la journée de samedi entre immeubles effondrés du centre-ville et cheminées des collines de Septèmes, nous nous retrouvons en compagnie de Mohamed Fariji chez Jean et Dominique. Contrairement aux prédictions météorologiques les plus maussades, il fait beau et de la terrasse on peut profiter de la vue ensoleillée sur Saint-Antoine, Plan d’Aou, la Castellane, la Bricarde et la mer tout au loin.

Le  café bu, nous nous installons dans le salon pour entendre la présentation de Mohamed. L’ambiance est studieuse. Il faut dire que pendant les deux jours qui se sont écoulés, Mohamed a beaucoup écouté, beaucoup enregistré, mais peu parlé. Nous sommes donc avides de l’entendre s’exprimer et de nous présenter son travail. Très vite, le thème de la réactivation de la mémoire collective émerge et nous fait sentir que l’équipe de Manifesta a eu du nez en proposant à Hôtel du Nord et à Mohamed Fariji de travailler ensemble.

L’atelier de l’observatoire, art et recherche

Images à l’appui, Mohamed nous présente le travail de son association, l’Atelier de l’observatoire, dont les locaux sont situés à 31 km de Casablanca. Mohamed l’a créée en 2011 afin de pallier le manque de proposition artistique pour les habitants et d’accompagnement pour les artistes émergents ainsi que pour mettre en réseaux des artistes, des curateurs, des chercheurs et des citoyens. Parmi les nombreux programmes développés par l’association, la Serre et le Musée collectif sont tout de suite entrés en résonnance avec les activités d’Hôtel du Nord.

La Serre est une structure mobile qui sert de lieu d’activité pour les enfants lorsqu’elle se trouve à l’Atelier de l’observatoire (il s’agit d’accompagner la « pousse” des enfants, avec des ateliers de peinture, de fabrication de déguisement, de travail des matériaux…). Mais la Serre se déplace également sous forme d’architecture mobile dans les centres villes et les quartiers périphériques des grandes villes comme Casablanca et Marrakech. Elle est montée dans un lieu public, dans un lieu de passage et des artistes y viennent pour présenter leurs projets en cours mais aussi parfois « impossibles » et rencontrer d’autres artistes, des curateurs, des chercheurs, des habitants. L’espace génère des rencontres, des échanges, des émissions de radio.

Le programme du Musée collectif a eu comme genèse la réactivation d’un lieu public, au potentiel éducatif et patrimonial, à l’abandon : l’aquarium de Casablanca. A partir de la collecte de sons et de témoignages dans le quartier pour comprendre les raisons -plutôt opaques- de la fermeture du lieu, Mohamed a monté en collaboration avec d’autres artistes marocains une exposition intitulée « l’Aquarium imaginaire » à l’intérieur du lieu. Il a alors proposé d’en faire un espace à la fois central et en mouvement dédié à la mémoire de la ville de Casablanca.

De là est né un projet apparemment sans limite, celui du Musée collectif qui part du besoin de raconter l’histoire des habitants et des lieux délaissés. L’idée est de collecter auprès des habitants des objets ou des documents liés à la mémoire des lieux, de les raconter, de les mettre en résonance ou en tension, puis de les placer dans des vitrines mobiles, temporaires, qui peuvent être alimentées en continu par l’apport de nouveaux objets. Cette valorisation s’accompagne d’une réactivation à travers l’organisation de rencontres qui font collaborer des universitaires avec des artistes en vue de transmettre leurs travaux et d’échanger avec le grand public.Pour Mohamed, il s’agit de mettre en mouvement, de faire en sorte que l’exposition, et cela vaut aussi pour celle des Archives Invisibles, ne soit pas une fin en soi mais l’occasion de générer une dynamique. A Casablanca, cela prend la forme de nombreux ateliers dans les quartiers périphériques, où interviennent des artistes, des architectes, des journalistes, des citoyens afin de mener une réflexion sur la collecte de la mémoire de la ville. Ces ateliers ont pour objectif de transmettre des compétences et de donner lieu à des actions concrètes dans le quartier. Des ateliers d’écriture ont ainsi conduit à la création d’un journal, un autre de prise de son à la création d’une radio et des formations au guidage ont permis à des jeunes d’organiser des visites guidées selon des itinéraires choisis par leurs soins.
Le Musée collectif est donc une sorte de matrice qui intègre les habitants en venant faire des propositions dans leur espace de vie dans l’idée de générer des échanges entre artistes et citoyens. Au Maroc, où la quasi-totalité des archives relève du domaine privé, cette initiative correspond, bien plus qu’à un musée à la collection figée, à la création et à la mise à disposition du public d’un centre de recherche collectif, en perpétuelle évolution.

Afin de laisser un temps de digestion, nous avons pris une pause et nous avons décidé de manger tous ensemble afin de pouvoir continuer librement la discussion. Fati avait préparé un délicieux buffet, convaincant dès l’entrée avec une incroyable soupe courge-gingembre-marron-curcuma.  

Un récit venu du Nord

Après cette pause aux accents de veillée au coin du feu, nous nous regroupons à nouveau pour entendre un nouveau récit, celui de Christine cette fois.

La venue de Mohamed et le projet des Archives Invisibles est également une occasion pour nous de revenir sur la généalogie d’Hôtel du Nord. Christine la fait remonter au début des années 80, au moment où elle mène avec Thierry Raspail une réflexion sur une approche intégrée, c’est-à-dire contextualisée, du patrimoine. Un des appuis de leurs recherches sont les travaux du Conseil de l’Europe, qui depuis 1975 planche sur le droit des citoyens à valoriser leur patrimoine culturel :  passer du récit individuel au récit collectif de manière à rendre la mémoire partageable. Ces textes aboutissent en 2005 à la Convention de Faro, ratifiée par 18 pays dont la France ne fait pas partie. 

Sur ces bases sont alors posés les jalons de la future coopérative Hôtel du Nord :

En 2007, un travail est fait dans le vallon des Carmes avec des élèves en écoles de design et d’architecture venus de Zurich. Christine donne une assise locale au projet dont une des réalisations est la production d’une carte postale qui constitue la première cartographie d’Hôtel du Nord !

Dans la lancée, un travail est mené avec la Cité des Arts de la rue et avec les associations patrimoniales du quartier des Aygalades pour réactiver la mémoire des habitants du quartier et de la fête du château des Aygalades organisée avant guerre par les ouvriers. Des communautés patrimoniales émergent, structurant collectivement leurs recherches locales à l’occasion des Journées Européennes du Patrimoine, où elles invitent tout Marseille à venir marcher avec elles.

En 2008, le journal La Marseillaise publie la carte de toutes les balades de l’année mettant en lumière et en récit ces communautés. Ce document synthétique est une bien belle archive qui trouvera sûrement sa place dans l’exposition ! Le compagnonnage avec La Marseillaise, et également avec Radio Grenouille pour documenter le processus en cours durera de nombreuses années.

C’est dans le contexte de la future Capitale européenne de la Culture que Christine et Prosper avec la commission patrimoine qui réunit la mairie de secteur 15/16 et les diverses communautés patrimoniales vont proposer la constitution d’une coopérative patrimoniale. L’existence de Marseille-Provence 2013 permet également d’explorer un nouvel aspect de la Convention de Faro: la dimension économique. En effet, la convention prévoit que le patrimoine culturel puisse également servir le développement économique du territoire et des habitants qui le font vivre. 

Cette question semble particulièrement pertinente à expérimenter dans la situation d’une capitale de la culture qui généralement tente de faire levier économique, pour le meilleur et souvent le pire, plutôt dans les centre ville. Comment se servir de cet enjeu dans les quartiers économiquement dévastés?

En préfiguration d’Hôtel du Nord, plusieurs actions sont alors menées, dont par exemple la cartographie de la route du savon de Marseille, pour lequel un label de reconnaissance géographique du produit (IGP) sera obtenu des années plus tard. C’est aussi le moment de la naissance de la dimension hospitalière avec l’objectif de proposer en 2013 : 50 chambres, 50 balades et 50 produits (artistiques, éditoriaux, artisanaux). L’initiative récolte un réel succès et le chiffre symbolique de « 50 » est rapidement dépassé. Malgré une préfiguration menée également au Plan d’Aou, le projet ne sera par contre pas suivi par les bailleurs sociaux qui ne trouveront finalement pas de cadre réglementaire pour tenter une expérimentation d’accueil dans les cités dont ils ont la gestion.

L’outil de propriété collective qu’est Hôtel du Nord permettra ainsi que soient expérimentés de manière concrète les principes de la Convention de Faro.

A la fin de ce chantier, Christine part à la retraite mais continue d’œuvrer à la fois là où elle habite, et en s’attelant à la rédaction des Récits d’hospitalité, qui racontent une autre histoire de Marseille, écrite depuis le Nord, et qui attendent dans chaque chambre d’Hôtel du Nord le voyageur qui viendra les découvrir. 


Sur la notion d’archives

Avec ces deux récits “fondateurs » en tête, celui du Musée collectif de Mohamed et celui d’Hôtel du Nord, nous nous lançons dans une discussion à bâtons rompus sur la notion d’archive. Nous en avons retenu que :

Le musée est un endroit où les objets sont figés. Autrement dit, le visiteur ignore tout du processus de production de ces objets.  Le paysage renvoie à un art urbain de représentation de l’espace, lequel est perçu à partir d’un point de vue singulier. A contrario, dans notre démarche (à pied!), nous cherchons à nous positionner à l’intérieur du paysage. En marchant à pied, nous suivons les variations du paysage, nous voyons apparaître et disparaître des éléments en fonction de la topographie. Ce perpétuel mouvement de zoom et de dézoom, de dedans/dehors a l’avantage de nous permettre d’appréhender la complexité et la polyphonie du “réel”. 

Notre exploration nous amène à chercher des traces inscrites dans l’organisation de ce même paysage. Cela passe par la rencontre avec des gens, par l’activation d’une mémoire. Notre démarche consiste à additionner des couches de regards et de mémoire. Or, cette même mémoire tend à disparaitre une fois passée l’activation. Nous fabriquons quelque chose qui se dissout (comme le savon de Marseille). 

La difficulté à conserver est d’autant plus grande que la captation ne parvient pas à restituer le contexte et donc entraîne la perte de la mise en scène avec les autres et le territoire. Il faudrait trouver le moyen d’établir une cartographie qui permet d’établir des liens, entre les histoires des différentes familles, les sons du quartier etc.  

Mais la nature même de l’archive vivante n’est-elle pas justement de se modifier, mais également de mourir ?  Notre archive est invisible aussi parce que même en l’ayant fait émerger une fois, elle peut disparaitre à nouveau. Il nous faudrait un moyen pour ne pas être enfermé dans un processus d’accumulation et de perte. A un moment Agnès lance un cri du cœur en racontant comment petite, du côté de St Louis, elle se promenait en touchant du doigt les murs, le trottoir, le caniveau et en s’écrivant « à moi, c’est à moi, c’est moi ! ». Autrement dit, ce qu’on cherche à activer ce n’est pas le sentiment de propriété mais d’appartenance, c’est-à-dire une forme d’attachement qui donne envie de prendre soin et donc de s’impliquer.

Pour conclure, rappelons un enjeu majeur qui est que le centre de la métropole Aix- Marseille se trouve justement ici, dans les 15 et 16e arrondissement !

Tout le monde s’accorde sur l’idée que le processus qui est en train de s’initier ne doit pas se limiter à Manifesta mais qu’il doit déborder l’événement. Dans le temps, mais aussi dans l’espace du lieu d’exposition, de manière à faire communiquer le centre et la périphérie mais aussi Marseille et Casablanca, que les activités des deux rives se fassent écho et que chacune diffuse et relaie l’activité de l’autre.

Afin de laisser Mohamed avancer dans sa pensée et dans ses propositions pour l’expo, nous convenons que la conversation peut également se poursuivre de manière très collective via la programmation. Ce sera le sujet de la prochaine séance de travail, où chacun est invité à venir avec une envie et idée de balade, une proposition d’un son ou d’un film et une forme ou sujet de rencontre/conférence.

Peu à peu, pas à pas, les archives invisibles apparaissent…

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