Une balade dans laquelle les yeux de deux photographes semblent nous pister. Parfois au cœur de l’échange, parfois en lisière, ils portent attention à leur vision périphérique, jouent avec les distances, font corps avec la petite meute ou s’éloignent en solitaires, faisant apparaitre les autres corps qui traversent, évitent, passent, vivent ici.
L’un est plutôt loup, l’autre est plutôt chat. Pourrait-on reconnaitre le regard d’elle, l’attention de lui ? Elle s’appelle Evangeline, il s’appelle Franck. Pour ce récit ce sont leurs images qui seront la trace de notre nouvelle recherche du petit Chemin des Bestiaux.
PARTIE 1 : Le centenaire, le chien et l’enfant
Il était une fois un paysage. Ce paysage n’était pas ce ceux qu’on voudrait croire immortel. Depuis sa naissance il s’était tant et tant transformé que parfois il devait rappeler qu’il était toujours là, toujours vivant, toujours avec nous, fais de nous et dans nous. Ainsi le « nous » essayait de se rappeler, ce n’était pas facile.
Ce jour-là nous avons réussi, un peu, grâce à l’alliance que le paysage avait passé avec le centenaire, les enfants et le chien.

Le centenaire et la mémoire
Pierre tient son chemin, celui des bestiaux, celui des hommes qui conduisent à l’abattoir. « Gorge Cœur Ventre », il nous invite à plonger dans le regard de la mise à mort industrielle puis nous lit presqu’en sautillant la fable « Le cochon, la chèvre et le mouton ».
Evangeline le chat parfois se faufile entre les humains pour les observer de près, Franck le loup regarde autour. A notre tour de pister leurs photos !




Zoom sur un extrait du film Gorge Cœur v-Ventre de Maud Alpi


Une Chèvre, un Mouton, avec un Cochon gras,
Montés sur même char s’en allaient à la foire :
Leur divertissement ne les y portait pas ;
On s’en allait les vendre, à ce que dit l’histoire :
Le Charton n’avait pas dessein
De les mener voir Tabarin
Dom Pourceau criait en chemin
Comme s’il avait eu cent Bouchers à ses trousses.
C’était une clameur à rendre les gens sourds
Les autres animaux, créatures plus douces,
Bonnes gens, s’étonnaient qu’il criât au secours ;
Ils ne voyaient nul mal à craindre.
Le Charton dit au Porc : Qu’as-tu tant à te plaindre ?
Tu nous étourdis tous, que ne te tiens-tu coi ?
Ces deux personnes-ci plus honnêtes que toi,
Devraient t’apprendre à vivre, ou du moins à te taire.
Regarde ce Mouton ; a-t-il dit un seul mot ?
Il est sage. Il est un sot,
Repartit le Cochon : s’il savait son affaire,
Il crierait comme moi, du haut de son gosier,
Et cette autre personne honnête
Crierait tout du haut de sa tête.
Ils pensent qu’on les veut seulement décharger,
La Chèvre de son lait, le Mouton de sa laine.
Je ne sais pas s’ils ont raison ;
Mais quant à moi qui ne suis bon
Qu’à manger, ma mort est certaine.
Adieu mon toit et ma maison.
Dom Pourceau raisonnait en subtil personnage :
Mais que lui servait-il ? Quand le mal est certain,
La plainte ni la peur ne changent le destin ;
Et le moins prévoyant est toujours le plus sage.
A la fable, Danièle répond par le chant et la ballade popularisée par Joan Baez « Donna Donna », dont beaucoup d’entre nous découvrent la signification. Et une fois encore, nous chantons avec le paysage…

Dans un wagon rempli pour le marché,
Il y a un veau avec un œil morne.
Au-dessus de lui, une hirondelle
Bat des ailes rapidement dans le ciel.
Comment les vents rient-ils ?
Ils rient de toutes leurs forces !
Rire et rire toute la journée,
Et la moitié des nuits d’été.
Donna, Donna, Donna, Donna
Donna, Donna, Donna, Don
Donna, Donna, Donna, Donna
Donna, Donna, Donna, Don
« Arrêtez de vous plaindre », dit le fermier.
« Qui vous a dit d’être veau ?
Pourquoi n’avez-vous pas d’ailes pour voler avec ?
Comme l’hirondelle si libre et fière ? »
Comment les vents rient-ils,
Ils rient de toutes leurs forces !
Rire et rire toute la journée,
Et la moitié des nuits d’été.
Donna, Donna, Donna, Donna
Donna, Donna, Donna, Don
Donna, Donna, Donna, Donna
Donna, Donna, Donna, Don
Les veaux sont facilement attachés et abattus,
Ne sachant jamais pour quelle raison.
Mais celui qui chérit la liberté,
Comme l’hirondelle a appris à voler.
Comment les vents rient-ils ?
Ils rient de toutes leurs forces !
Rire et rire toute la journée,
Et la moitié des nuits d’été.
L’enfant et le jeu
Thais et Hiacinte volent autour de nous à la manière des hirondelles. Soudain ils deviennent chevaux, araignée, tous les animaux à la fois. Ils sont vivants et évoquent dans leurs jeux libres et aventureux nos conversations sur les relations, entre apprivoisement, domestication, ensauvagement… Et leurs corps mettent en mouvement le paysage, rendent intéressant une barrière, passionnant un muret, apprenant un escalier.
Evangeline attrape quelques moments au vol !






Luna et Tania
La Tania et la Luna. Tout de suite ça sonne !
Evangeline a fait leur portrait et c’est Franck qui a pisté leur relation. Dans cette relation, on est parfois ensemble, à deux ou en collectif, on se touche, on cohabite serré, et d’autres fois on prend le large. Luna la chienne laisse alors Tania à ses conversations humaines et rejoint le paysage des enfants. Elle aussi révèle sa vitalité et une manière d’habiter en activant les espaces et le mobilier urbain.






PARTIE 2 : L’autre chemin des bestiaux
Maintenant que nous sommes un peu plus un « nous », on part en direction du petit chemin des bestiaux en explorant les traverses de Saint-Louis. Chacun observe à sa façon, on s’imbrique enfants, chien, oiseaux, habitants d’ici ou de plus loin. À partir de là nos photos se mélangent, celles d’Évangéline et Franck mais quelques-unes aussi de Julie qui complètent le parcours.
Le chemin des bestiaux de Pierre, c’était aussi l’idée d’un « chemin de conscience ». Il a été emprunté pour les manifestations contre l’incinérateur qui devait être installé au bord du ruisseau des Aygalades, a été le support des nombreuses chansons qui racontent les quartiers nord et que Pierre aime à nous partager.
Le «chemin des lycéens » que nous empruntons semble alors étrangement en résonance, et les luttes d’aujourd’hui émergent au fil du chemin. Gaza, luttes féministes, défense du quartier, on longe aussi l’usine d’où est partie la fuite au chrome 6 qui a pollué l’ensemble de la nappe phréatique, le ruisseau et ainsi les animaux qui y vivent ou les humains qui auraient par exemple jardiné avec l’eau de leur puits. On ruisselle alors vers des histoires géologiques, on passe les barrières pour plonger dans le tuf…











Alors que la pluie nous rattrape, on se transforme en essaim sous le porche d’un immeuble, gentiment accueillis pas les petits joueurs de foot.
Pierre nous partage un dernier texte témoin des solidarités auxquelles il nous invite et c’est en partageant l’imaginaire des gammares, crevettes du fleuve côtier et nom du joyeux collectif qui s’est mobilisé pour en prendre soin, que la divagation sur le chemin des bestiaux se conclue.








Photos Evangeline Allize, Franck Pourcel et Julie de Muer


