LA PISTE ANIMALE #4: la balade de la 2ème chance…

  

BALADE DE LA DEUXIÈME CHANCE 
Lorsqu’à la recherche de la piste animale
Nos pas nous emmenèrent là où l’on perdait tout espoir
Quelle ironie du sort que ce funeste lieu fatal 
Permette aujourd’hui aux jeunes à nouveau d’y croire.


Nous qui sommes passés par là
Évoquant la vache jolie et le mouton innocent 
Offrant son corps au sacrifice halal
Nous avons tous ensemble remonté le temps.


Puis nous sommes repartis en chantant
Le puissant hymne de la transhumance 
Sur le chemin des bestiaux, en bêlant
Évoquant la vie, ses combats ses errances.


Plein d’espoir des paroles du centenaire 
Qui a vu son combat tel Don Quichotte
Sous la trace de nos milles pattes débonnaires 
Renaître au nord accueillant, des hôtels de nos potes.


L’aventure ce jour-là sur une ronde s’est arrêtée
Sur l’évocation de l’amour innocent de Gabrielle 
Nous promettant les mains jointes de nous retrouver 
Pour poursuivre bientôt l’aventure de plus belle. 

C’est Marc qui fait ainsi rimer notre première balade d’exploration à la recherche du Chemin des Bestiaux. Ce petit chemin-là, il reliait la gare des Aygalades d’où arrivaient les bêtes, aux Abattoirs de Saint-Louis.  

On est dans la seconde moitié du 19ème siècle et dans la première partie du 20ème.  Le canal a contribué à modifier la présence animale. Les vaches sont plus nombreuses avec les prairies irriguées, on a des étables qui apparaissent un peu partout en ville pour faciliter l’accès au lait. Les ovins ne circulent plus par les seuls chemins de transhumance, le train et les bateaux organisent d’autres trajectoires.  

Et la consommation de viande augmente, à la fois par le changement des régimes alimentaires et aussi par l’expansion démographique. 

L’exploitation animale commence à s’organiser de manière plus industrielle. Les abattoirs vont ainsi entraîner une présence animale très forte, à la fois visible par les troupeaux qui passent et repassent, mais aussi plus invisible en mettant la mise à mort à distance derrière les murs et en générant toute une série d’usages dérivés de la ressource animale (graisses animales, os…). 

Le chemin des bestiaux témoigne de cette mise à distance, quand les animaux deviennent une marchandise qu’on transporte en grand nombre d’une infrastructure à une autre, du train de la nouvelle voie de chemin de fer Paris-Lyon-Méditerranée à cette sorte d’usine que sont les grands abattoirs de Saint-Louis.

Mais le chemin des bestiaux c’est aujourd’hui aussi le chemin de Pierre. Un chemin de mémoire des circulations animales, mais aussi des luttes sociales et écologiques.

Pierre va avoir 100 ans. Il a dessiné, écrit et proposé de prendre soin de ce chemin auprès de la ville de Marseille et de son « budget participatif ». Ce petit dossier « fait main », il nous l’a aussi envoyé et on a tout de suite eu envie d’aller marcher avec lui !

Alors aujourd’hui rendez-vous est donné dans la partie des abattoirs qui est devenue l’école de la 2èmechance.

Nous sommes accueillis par Lila Somé qui dirige cette aventure pédagogique hors norme. Comme son nom l’indique, le principe de l’établissement est d’accueillir à tout moment des jeunes dont le parcours scolaire a déraillé et de les aider à retrouver un chemin de formation. 

La réhabilitation des bâtiments est assez impressionnante, l’équipement bien outillé et le lieu dégage une ambiance bon enfant et apaisée. Nadia nous confie qu’à son sens la beauté du site agit sur la motivation des jeunes qui se sentent soutenus et reconnus aussi par la qualité du lieu. C’est un retournement assez étonnant de l’histoire, qu’un lieu d’exploitation d’animaux vivants deviennent un lieu de réparation des jeunes humains que parfois on animalise…

L’histoire des abattoirs c’est aussi une histoire sociale et culturelle, qui raconte la société de l’époque en pleine modernisation.

Julie rappelle alors le contexte de la construction des abattoirs de Saint-Louis. Elle et Agnès ont eu la chance d’échanger à ce propos avec Rémi Grisal, un jeune chercheur qui fait sa thèse d’histoire sur les pratiques agricoles avant la construction du canal de Marseille. Il a donc beaucoup enquêté par exemple sur les droits de pâturages qui organisaient très largement les usages de la propriété et les frontières communales.

Il leur a aussi montré un tableau d’Emile Loubon qu’on peut voir au Musée des Beaux-arts à Marseille. Il est très connu mais selon Rémi on l’a longtemps interprété « à l’envers ».

Julie se lance dans l’explication du dessous des cartes de ce tableau. En gros le travail de Rémi montre comment ce tableau n’est pas un simple témoignage d’époque, qui montrerait le vestige d’une campagne agricole bientôt industrialisée, mais plus une construction volontaire pour faire advenir un projet municipal, porteur de l’élan industriel des notables de l’époque, et qui nécessite une recomposition du territoire marseillais : la création d’un marché aux bestiaux à Marseille ! 

On apprend ainsi que Emile Loubon, alors directeur des Beaux-arts et que l’on considère généralement comme la tête de file des paysagistes provençaux, peint ce tableau en même temps que se conçoivent et se créent les grands abattoirs. 

A la fin de la première partie du 19ème siècle, les troupeaux ne dépendent plus que de l’arrière-pays et des chemins de transhumance. Le train, le port portent de nouvelles circulations, de nouveaux marchés, de nouveaux enjeux industriels. Il faut pour la bourgeoisie marseillaise ramener la vente des bestiaux à Marseille, quand alors elle se situe toujours à Aix, qui se trouve sur les anciens chemins. C’est ainsi que les abattoirs seront inaugurés en 1853 tout comme l’exposition du tableau, qui selon l’enquête de Rémi « met en scène lestransformations urbaines et paysagères en train de se faire, projetant celles qui restent à̀ venir et contribuant à̀ leur avènement. »

Un peu comme les panneaux qui ont mis ou mettent en scène les futurs-anciens projets urbains dans ce qui reste des abattoirs J?!

Le projet de Grande Mosquée dans la partie toujours en friche des abattoirs

L’histoire croisée des bestiaux et de la mosquée nous rappelle aussi l’émergence avec l’abattoir de carrés destinés aux premiers bouchers maghrébins et à ce qui deviendra la filière halal. 

On avait l’année dernière pu recueillir le témoignage du descendant de la famille Azzoug. Il nous avait raconté à la fois la saga familiale et l’évolution du halal comme marché économique.

Bachir Azzoug, son père, est arrivé en France en 1942. Il travailla comme beaucoup de ses compatriotes algériens aux tuileries. Les kabyles des tuileries vivaient alors pour beaucoup d’entre eux dans le bidonville de la Lorette, à Saint-André. C’est là qu’il eut l’idée de faire commerce de viande dans le bidonville, et qu’une première boucherie avec des animaux mis à mort avec une forme de ritualisation s’est organisée. Il eut ensuite une première boutique à Saint-André en 1966, la nécessité d’intégrer les abattoirs et la structuration de la filière halal dans les années 90.  Il crée en 1987 une ferme aux Pennes-Mirabeau dédiée à commercialiser des agneaux, initialement toute l’année, et aujourd’hui seulement pour l’Aïd. Les bêtes sont alors tuées par les acheteurs qui respectent quelques principes. https://www.lafermeazzoug.fr/comment-sacrifier-son-agneau/

Cette histoire familiale et locale raconte bien les évolutions du fonctionnement des abattoirs sur la seconde moitié du 20ème siècle, et aussi les débats sur ce qu’est le halal. Là, on a pas mal débattu des manières de pratiquer la mise à mort de l’animal avec tous ces petits mystères sur lesquels on a facilement des opinions différentes (la viande est meilleure ? Le bien-être animal, oui non peut-être ?…) , mais aussi de la structuration d’une filière récente qui accompagne à partir des années 60 l’apparition du « consommateur musulman ».

Les changements du régime alimentaire dans les pays d’accueil (on se met à manger de la viande quasi tous les jours), le besoin de mieux identifier « ce qu’on a dans son assiette » (quand au pays tout s’organisait de manière artisanale) et les enjeux économiques liés à cette demande communautaire vont ainsi concorder avec le développement industriel de l’abattage.

En lisant après la balade les recherches de terrain de l’anthropologue Florence Bergeaud-Blackler, qui est allée depuis les années 90 observer les pratiques d’abattage halal dans les abattoirs en France, et en continuant les conversations avec celles et ceux de notre groupe qui ont grandi dans leur famille musulmane dans ces années-là, on comprend que le halal s’est constitué véritablement comme rituel religieux en même temps que la réglementation. 

On pourrait parler d’un rituel industriel, lié à l’évolution sanitaire (besoin par exemple de quelqu’un habilité à être sacrificateur, rôle qui va devenir « labelisé » par les autorités religieuses, ce qui n’était pas le cas à l’émergence de la filière « artisanale » comme nous le confirme Mlouka, « dans les années 90 mon père il le faisait ») et au développement d’un marché de consommateurs.

Et au fil du temps ce marché concerne l’ensemble des objets et des pratiques de consommation, bien au-delà de la viande.

Au final, ce qu’on en retient c’est que halal ou pas halal, la question aujourd’hui c’est aussi qui a les sous pour acheter de la viande de qualité. Le marché halal a démarré pour la consommation d’une population pauvre. La demande s’est diversifiée, des filières bio halal s’organisent, et la famille Azzoug a compris ça puisque la vente ici se concentre sur les agneaux de l’Aïd mais le gros du marché du fils de Bachir, c’est la vente de viande française « de qualité » dans les pays du Maghreb pour des gens qui ont les moyens. Et côté abattage, lui comme la chercheuse disent la même chose, c’est kif kif et ça suit les règles de l’abattage industriel.

Notes dessinées de Mathilde

Toutes ces conversations donnent alors envie à Pierre de nous partager un premier de ses textes où il raconte une conversation avec une vache. Pierre écrit, tout le temps et partout semble-t-il. Il adore écrire pour les causes, pour partager des idées, des colères aussi. On verra plus tard que sur le chemin des bestiaux, son truc à Pierre c’était d’écrire des chants collectifs pour les manifs !

La promenade dans l’école de la 2ème chance va nous montrer l’enchevêtrement entre les anciens pavillons et le bâtiment moderne. Quelques images des travaux sont éloquentes.

C’est dans ces méli-mélo de strates et d’usages qu’on se propose d’écouter Elodie. Elle a amené un texte écrit par Sara Vidal et Nora Mekmouche qui a collecté énormément de mémoires dans les quartiers avec sa super collection Mots é-crits.

Sara a vécu un temps dans les anciens abattoirs à la période où ils ont été occupés par des artistes des arts de la rue, jusqu’à la création de la cité des arts de la rue actuelle. Les abattoirs artistiques d’alors n’ont pas grand-chose à voir avec ce qu’est aujourd’hui l’institution culturelle implantée aux Aygalades.

Et le texte, foisonnant de vie, raconte merveilleusement ces relations qui se tissent avec les animaux et autour des animaux. On y lit des anecdotes qui mettent en scène parfois des personnages animaux qui ont compté dans la vie du lieu mais aussi les périodes de l’aïd pour lesquelles les moutons vont être de retour de nombreuses années, ou encore l’expérience d’un « volailler » devenu une vraie ménagerie urbaine dont les habitants espéraient que la ville la pérenniserait en ménagerie pédagogique !  

Sur le chemin on découvrira aussi le très tentant O2sens, restaurant pédagogique de l’école de la 2èmechance (on peut venir y déjeuner les mardis, mercredis et jeudis).

Puis dans l’ambiance encore en friche du reste du site, se finira la balade, qui permettra de resituer les abattoirs et le trajet des bestiaux dans un paysage plus vaste dans lequel on aperçoit Campagne-Lévèque et les vestiges d’une branche du canal de Marseille.

Photos de Stéphane

Et c’est de nouveau en écoutant Pierre détourner la Marseillaise puis par une grande ronde improvisée que se boucle la première exploration à la recherche du petit chemin des bestiaux !

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