La Balade Harmonique : récit du 2 mai 2021

Après bien des turbulences, la date du 2 mai 2021 finit par arriver et la Balade Harmonique, tant de fois annulée, remaniée, transformée, eu lieu !

Dominique Poulain, la photographe officielle de la coopérative, en a fait une photonovella à même de raconter cette épopée

Tout commence par la photo du bicentenaire

Un siècle nous sépare…

Départ de l’Harmonie de l’Estaque

Arrivée sur le Pont de Bovis et discours du maire du pont

L’histoire du pont et des habitant.e.s des deux rives par Daniele et Agnès

Et puis on chante “Ederlezi” pour souhaiter la bienvenue à Lazlo, le bébé né l’année dernière à la toute fin du confinement

Expérimentations autour du mobilier urbain par Aldo

Pendant que Chloé et Antoine font le mur

On longe le chemin du Balicot et les containers stockés les uns sur les autres

Jean, M’louka et Christine racontent l’histoire de l’invention des containers comme moyen de transport international et efficace des marchandises ainsi que sur les transformations industrialo-portuaires qu’ils génèrent

Sous le pont, on chante en harmonie

Vers Saint-Henri

Notre groupe nombreux et musical ne manque pas d’attirer l’attention des voisin.es

Arrivée place Raphel

Plus d’une histoire à raconter à propos de cette place, et de la mystérieuse ressemblance entre l’Harmonie de la Sainte Cécile et le cinéma l’Alhambra

L’interprétation magistrale du poète Saint Pol Roux par Loïc

Puis la Fanfare des familles nous conduit jusqu’à l’Orphéon, le local où se sont retrouvées les toutes premières chorales ouvrières au début du XIXe

L’histoire des sociétés musicales nous est contée par Jean-Pierre Daniel et Gérard Leidet, questionnés par Danièle et Mathilde

Pendant ce temps, Willy et les choristes se préparent à entamer Indian Red

Par le chant interprété collectivement et sans interruption tout le temps de la montée vers la Montjarde, le groupe se transforme en orchestre..

L’arrivée à la Montjarde

Le Vacarme Orchestra donne le rythme et représente le centre ville, à travers les initiatives qui associent musique et cohésion du territoire

On souffle un peu dans le petit théâtre de Verdure.

Tchatchade avec Jean Marie, Bernard Jeunet et Michel Teule à propos de la Montjarde, bastide, usine et lieu d’habitat collectif

Grand8 en pleine impro libre sous les arbres

Miramar, c’est par ici !

Le Grand final : Bienvenue à Miramar

Les choristes entraîné.es par Willy entament des chants de carnaval

Des visiteurs venus de Foresta

Moment de lyrisme avec Marie

Puis on se déchaîne avec le tube du moment “Danser encore” de HK

Tout finit toujours par un pique nique

Derrière les arbres, le containers voisins, dont la prolifération menace le terrain de Miramar. Qu’importe, les habitant.es, les voisin.es, les ami.es sont là pour protéger ce poumon vert des quartiers nord

La Balade Harmonique (ce qui se cache derrière les coulisses)

Deux ans, deux reports et trois confinements.
C’est bien le temps qu’il faut pour tracer un chemin.
Deux ans, c’est bien peu de temps pour relier des communautés.
Et pour jouer de la musique, combien en faut-il d’années ?
Deux ans pour imaginer collectivement une balade, non pas pour chercher à devenir musicien.nes mais pour l’être dès qu’on prend part à l’élan collectif.

Etape 1 : au commencement, le bicentenaire de l’Harmonie de l’Estaque

En 2020, l’Harmonie de l’Estaque a soufflé sa deux centième bougie. Sise à proximité de la gare de l’Estaque, ce lieu raconte l’histoire de la sociabilité ouvrière, des rapports complexes avec les patrons (qui le fondèrent et le financèrent avant que des groupes de travailleurs, souvent lié aux mouvements communistes très actifs dans les quartiers , ne le prennent en main) , et témoigne du dynamisme artistique de ce territoire.
Toujours active mais un peu lasse de ses habitudes, l’Harmonie a trouvé grâce à la nomination de son actuel président, Henri Gil, un nouveau souffle. Le bicentenaire est alors devenu l’horizon et le cadre d’un vaste désir de maillage et de coopération avec de nombreuses associations, les écoles, les artistes voisins. De nouveaux usages sont naturellement apparus dans cet élan (ateliers de chants populaires, de danses trad ont commencé à animer les locaux régulièrement, à venir la reprise avec la Fanfare des familles d’un orchestre ouvert à tous.tes…).

De là est née l’envie de fêter dignement cet anniversaire, par une grande balade qui mettrait en perspective histoire tuilière et musique. La thématique tuilière faisant le lien avec le parc urbain de Foresta, l’idée d’une marche autour de l’Harmonie a pris des proportions inhabituelles : faire une traversée, de l’Estaque à Foresta, sans jauge limitée côté public. Une balade qui aurait lieu une seule fois et qui occuperait une journée complète.
Des musicien.nes habitant.es ont été sollicité.es pour ponctuer le passage des baladeur.euses. Pour faciliter l’autonomie au sein d’un groupe très large, on a imaginé un carnet de bord contenant des informations multiples ainsi que des incitations à découvrir par soi-même en portant son attention sur tel ou tel détail discret. 

Prévue pour le 2 mai 2020, la matinée devait permettre de rejoindre l’école primaire de Saint-Henri où les élèves, très impliqués dans l’étude de l’histoire tuilière, auraient présenté avec leurs camarades de l’Estaque-Gare le fruit de leurs recherches. On aurait ensuite rejoint Foresta en ligne droite. Là, la balade se serait terminée par une grande fête, « la fête du marquis de Foresta », version moderne et carnavalesque. Cette jonction aurait été l’occasion d’une fête de quartier, impliquant l’équipe de Foresta, les enfants qui gravitent autour du centre équestre, des groupes de musique et de danse et tout le public volontaire. Cette balade était donc vraiment placée sous le signe du ralliement, et du mélange des genres voire de l’inversion des rôles… 

Reportée du fait du confinement#1, la balade harmonique a été reprogrammée en mai 2021, toujours dans le même esprit de rassemblement et de mouvement collectif.

Etape 2 : de la persévérance en temps de confinement

Le confinement de mars-mai 2020 a complètement bouleversé le programme de balades et d’explorations de la coopérative. Toutefois, dès le mois de juin, une série de « balades des confinés » voit le jour : les coopérateur.ices créent une forme de balade inédite, destinée à partager leur propre expérience du confinement. Au cœur de cette reprise intense, on parle aussi du report de la balade harmonique et des moyens de la transformer pour qu’elle intègre les changements récemment vécus.
Le 6 août 2020, Julie De Muer envoie un mail collectif pour informer des décisions prises lors de la réunion du 22 juin à propos du report de la balade harmonique.

<Julie Demuer>  jeu. 6 août 2020 08:58

Bonjour à tous.tes,

J’ai tellement pris de retard sur pas mal d’aventures à relancer après le confinement que je ne trouve que maintenant le temps de raconter ce qu’on s’est dit lors de nos retrouvailles autour de la Balade harmonique.

Ceux qui étaient là:  Julie, Danièle, Dominique, Jean, Jean-Marie, Henri, Mathilde

CONTEXTE POST CONFINEMENT

• L’Harmonie décide d’étendre le bicentenaire à 2021.

Dans l’état d’esprit, les présents à la réunion étaient tous d’accord qu’il ne s’agissait pas tant de reporter ce qui aurait du avoir lieu le 3 mai mais de le transformer en en reprenant bien sur les ingrédients mais en s’autorisant à modifier les contenus et la manière de faire.

• Concrètement nous sommes arrivés à un scénario qui proposerait de prendre comme socle et horizon la grande balade (qui pourrait avoir lieu début mai 2021), mais qui se déclinerait en 3 balades publiques intermédiaires, correspondant aux 3 séquences qui existaient déjà dans notre premier version, et qui correspondent aussi à un ensemble d’acteurs, d’habitants, à une sensibilité, une couleur.

• Pendant le confinement, des relations se sont tissés dans des micro-voisinages. 

Hôtel du Nord en a proposé en juin des mises en forme collective au travers de 7 “balades des confinés », portées par des voisins à partir de leur vécus.

L’une d’entre elle est issue de ce qui s’est passé sur le pont de l’Estaque entre les voisins de l’Harmonie et ceux de Bovis, et a finalement repris en partie cette intention de la grande balade autour de la liaison entre le bas et le haut.

Elle s’est déroulée le 28 juin (très très bien) et amène une nouvelle énergie pour la balade Harmonique en construction.

Il semble aussi que du côté de St Henri les enseignants ont repris la thématique tuilière pour élaborer un projet pédagogique pour l’an prochain. Si c’est bien le cas (Amandine n’était pas à la réunion, on s’en est parlé rapidement en se croisant) il y a la encore sans doute un niveau de « tricotage » qui pourra se faire entre balades qui relient et actions de la communauté active localement.

Seulement voilà : dès novembre advint le confinement#2, lequel emporta notre programmation de balades intermédiaires, du fait de l’interdiction de manifestation publique ainsi que de la démobilisation qui touchait les personnes investies dans le projet de la célébration du bicentenaire.
Cependant, la balade continuait de faire son chemin dans nos esprits et au fil des rencontres, elle continuait à prendre forme.
Nous avons ainsi gagné de nouveaux complices notamment le collectif de musiciens et danseurs improvisateurs du Grand 8, qui suite au confinement s’est découvert un vrai goût pour le plein air et qui s’associe du coup aux expériences de balades. Le 24 octobre 2020, à l’occasion de la balade du Sens de la Pente#1 (qui échappait de justesse au reconfinement), le collectif accompagnait ainsi l’exploration du massif de la Nerthe proposée par Hôtel du Nord, la Déviation et Thalassanté dans le cadre de l’événement Non Site/On site.

Les échanges et les rencontres (notamment avec Laura Spica du Vacarme Orchestra, Olivier Bost du Grand8/Fanfare des familles, Manu Théron et Claude Freyssinet de la FAMDT) ont fait se recentrer la thématique de la balade sur la musique populaire et ses modes de transmission. Aux vues des difficultés à travailler avec les écoles dans le contexte sanitaire, certains aspects initialement prévus ont été mis en suspens au profit d’une forme musicale et participative. L’idée étant que cette balade soit un concert ambulatoire de l’Estaque à Foresta et que le groupe de marcheur.euses se transforme au fil des rencontres musicales en un orchestre total au sein duquel chacun.e aura un rôle rythmique et mélodique. A Foresta, la journée pourrait alors se prolonger par des ateliers de musique et de danse et se terminerait par une représentation collective, où les frontières entre spectateurs et artistes seront brouillées.

Ces multiples reprogrammations et annulations, transformations au grès des rencontres, exercices de souplesse pour tenter de s’adapter aux multiples et changeantes directives gouvernementales étaient à la fois porteuses de créativité et d’affinage de la proposition, mais également facteurs d’essoufflement. Au début de l’année 2021, la question devint dès lors de savoir si la dimension collective était toujours présente et si suffisamment de personnes étaient prêtes à s’impliquer une nouvelle fois. Le 8 mars, une date est alors fixée pour la « réunion de la dernière chance ».
Il en ressortit que nous étions nombreux.ses à être prêt.es à se faire confiance et à s’engager collectivement dans la réalisation d’une Balade Harmonique prévue pour le 2 mai, et ce malgré les incertitudes.

Etape 3 : être en harmonie, déf : capacité à marcher ensemble

<Mazzani Chloe>  mar. 9 mars 18:27

Hello,

Afin de raccrocher les absents et de remettre en commun ce que nous avons partagé lundi autour de la table, voici un petit récap de la balade harmonique telle qu’elle se dessine à l’heure actuelle :

La balade démarre de l’Harmonie de l’Estaque et chemine jusqu’à Foresta, à travers des paysages reliés par l’histoire tuillière mais visuellement,auditivement, urbanistiquement, socialement aussi sans cesse en rupture. 

Cette mise en mouvement est initiée par un prétexte qui reste à préciser : débat autour de la création de l’Harmonie ? recherche d’une tradition de transhumance orchestrale perdue ? Invitation à la fête du marquis ? 

Cette version de la balade place la musique au centre : la musique fait partie de la marche elle-même, elle souligne, fait sonner le paysage en même temps qu’elle participe à la narration des histoires que nous voulons raconter.

Cette marche est aussi un moyen de faire l’expérience de la musique en tant que moment de faire-ensemble, de fabrication d’un corps collectif. Cela par la rencontre du groupe de marcheur.euses avec des formes musicales collectives, par l’endossement d’accessoires sonores, par jeu avec le mobilier urbain, par tout ce qui peut permettre de transformer le rythme de la marche en rythme musical.

Afin d’également transmettre des connaissances sur l’histoire et le patrimoine des espaces traversés, de partager des témoignages, des protocoles, des jeux etc un livret va être fabriqué collectivement et distribué aux participant.e.s, tel un conducteur d’orchestre réunissant les multiples lignes de chant.

Pour l’instant on est parti sur une forme de 3-4h de marche (départ de la balade à 9h30 pour une arrivée à 13/14h). Le pique nique aura lieu à Foresta, où la balade sera accueillie et pourra devenir un après midi partagé autour des histoires d’argile et de tuiles. On a aussi évoqué l’hypothèse de ré-exposer à Foresta les travaux des écoles (ce qui avait été fait avec Jean François il y a deux ans).

L’itinéraire que nous allons explorer dimanche est le suivant :

Harmonie de l’Estaque – pont de la gare – chemin le long de containers – clairière de l’ancienne bastide Miramar – la Monjarde – place Raphel – les Castors – gare de St Henri – rond point en bas de la Castellane (vers la piscine) – montée vers Grand Littoral et passage sous les fondations – Foresta 

Rendez-vous dimanche 14 mars à 9h au 22 traverse de l’Harmonie (devant chez Danièle qui offre le café) pour parcourir cet itinéraire ensemble et faire jaillir les idées !

C’est le dimanche 14 mars que reprirent enfin les explorations marchées. En réalité, le démarrage fut long et quelque peu laborieux : nous venions de prendre conscience que la date du 2 mai tombait cette année en plein milieu du mois de ramadan, ce qui compromettait la participation de nombreuses personnes, notamment celle des enfants et des mamans de la Castellane que l’on voulait explicitement rallier. Pour autant, impossible de changer la date, fixée depuis plus d’un an, car on perdait à nouveau des membres clefs de l’équipe. Après moult tempêtes de cerveau, il décidé de simplement changer l’horaire de la balade : qu’elle ait lieu l’après midi et non plus le matin, de manière à pouvoir faire la rupture du jeun à Foresta.

<Dominique Poulain> dim. 14 mars 2021  18:40

Je ne  résiste pas, mes amis… quand on réfléchit ensemble à une date plausible pour la balade, ça donne …ça ! 

Une fois résolu ce problème nous partons explorer le parcours afin d’imaginer les interventions parlées et musicales.
Une attention particulière est portée à la fin du parcours : à la colline-remblais de Grand Littoral/Foresta. Il apparaît comme vraiment important de relier ce territoire à notre point de départ de l’Estaque-Saint Henri, du fait de l’histoire tuilière commune et de l’envie d’effectuer la traversée pédestre du bassin de Séon, alors même que la zone du remblais a été aménagée exclusivement pour la voiture et que le piéton ne s’y sent pas très invité. Relier Foresta grâce à la balade Harmonique apparaît aussi comme un moyen de contribuer au processus d’intégration du parc urbain à son voisinage, comme le projette l’Assemblée de Foresta

<Julie Demuer>  dim. 14 mars 20:45

Une dernière petite image/texte issu du bouquin de Valérie Jouve, en écho à celui que je vous ai lu devant la Gare de St Henri. Le secret de fondation de l’effondrement de Grand Littoral.

Ce petit texte résonne fort pour moi avec ce qui s’est exprimé très récemment lors des dernières assemblées collectives qui se sont déroulées à Foresta, et qui ont laissé surgir l’importance d’œuvrer à partager nos histoires.

Dans sa nouvelle version, la balade se structure notamment autour d’un chant « Indian Red », qui tisse l’évolution du groupe vers sa « transformation » en corps collectif et en orchestre. Le chant est transmis aux participant.e.s en amont grâce aux sessions de chant animées par Willy une fois par semaine au cinéma l’Alhambra.

A partir de cette semaine, tous les jeudis, la session chant animée par Willy commencera par un temps de transmission du chant. La prochaine fois sera sur le plateau de l’Alhambra ce jeudi à 19h.

<Le Corre Willy>  lun. 29 mars 08:36

Salut a tous.

Tout d abord, bravo a toutes ces enquêtes lettrées, imagées, imaginées et partagées. 

Un petit mot concernant la chanson Indian Red qui sera un des fils conducteurs harmoniques de la ballade. 

Je mène par ailleurs des cessions de transmissions de chants de carnavals dont “Indian Red”. 

Je voulais donc vous convier dès  ce jeudi 19h/22h à l’alhambra afin que vous puissiez l’apprendre également. Je commencerai la cession par ce chant. 

Vous pouvez évidemment rester toute la séance et tenter de monter en route dans ce “char” chanté en cours de construction. 

Des bises.

Willy

Début avril, un nouveau confinement est mis en place : mais il est trop tard, le groupe a trouvé son rythme de croisière et se met à l’ouvrage pour préparer la journée du 2 mai…fusse t-elle sous le coup des restrictions.

On se met alors à travailler par petits groupes afin d’avancer sur les différents chantiers :

Willy et Jef préparent de quoi déjà assembler une centaine d’instruments (bâtons sonnaille, ceintures ou bracelets avec des tessons d’argile…) qui seront distribués aux participant.e.s durant la balade afin de contribuer à leur transformation.

Un chant continue à se transmettre et être enseigné par Willy aux habitants chanteurs et par Olivier à la Fanfare des familles.

Une session de travail a lieu en petit comité pour préciser la trame qui permettra d’articuler toutes les interventions durant la marche et la narration.

Une première réunion à Foresta a permis de commencer à dessiner la manière d’accueillir la balade le 2 mai mais aussi de trouver les manières d’impliquer les enfants et les familles qui fréquentent le parc dans la préparation.

Willy a repris contact avec l’Ecole Rabelais et finalement ils vont pouvoir malgré la situation sanitaire préparer une partie des instruments avec les enfants.

Des nouvelles rencontres ou retrouvailles ont eu lieu avec Nathan qui a passé 5 mois en immersion en 2020 à Foresta pour expérimenter des manières de mettre en récit les histoires à partir des savoir-faire des habitant.es, de l’argile et de la fête, avec Rama Diallo qui, avec ses collègues sénégalais, transmets dans les quartiers les traditions musicales et les contes d’Afrique de l’Ouest toujours en circulation à Marseille, avec Julien qui habite à Saint-Henri mais est aussi le fondateur de la Rara Walib, et bien sur avec Chadly, Hamida, les mamans super actives de l’école Amasie qui composent aujourd’hui une partie de ce qui s’appelle l’Assemblée Foresta.

Olivier, Willy et Laura ont continué à échanger sur l’imbrication des formes musicales.

Les uns et les autres ont envoyé de la doc, des photos, partagé des enquêtes, des idées ou des lectures.

Concernant la narration, une bascule est proposée par le groupe: au lieu d’aller à la Fête du marquis (qui demande finalement beaucoup d’explication pour devenir compréhensible à qui n’est pas natif ou spécialiste d’histoire locale), ils ont proposé de repartir d’une question à la fois simple et complexe: « c’est quoi l’harmonie? ».

Toute cette activité est accompagnée de l’écriture intensive du livret par Julie et Chloé, qui condensent les recherches menées autour de l’histoire de l’Harmonie de l’Estaque, l’histoire ouvrière et tuilière du bassin de Séon, l’évolution industrielle des collines, les bidonvilles, la renaturation du remblais de Foresta, dans une déclinaison de la définition d’harmonie. Le livret est accessible : ICI

Etape 4 : dernières minutes

Selon l’endroit où chacun se trouve, la réalité du confinement et des « risques » du maintien d’un événement public affecte différemment. Ainsi, quelques jours avant la date de la grande balade, l’équipe de Foresta décide de se retirer, ne se sentant pas en mesure d’accueillir du public sur le site.
Au dernier moment le parcours change et prend pour point d’arrivée le parc de l’ancienne bastide de Miramar qui a attiré un intérêt croissant au cours de la construction de la balade. Ce changement de dernière minute déçoit quelque peu les efforts investis pour rallier Foresta. Cependant, la réalité de Miramar, un espace arboré et fréquenté par le voisinage, menacé par une acquisition privée manquant de transparence et par des projets d’extension industrielle, fait écho de manière frappante avec la réalité foncière du parc urbain Foresta. La transformation de l’itinéraire apparaît dès lors comme un jalon qui permettra de renforcer les liens avec la communauté de Foresta.

L’émulation créée par la Balade Harmonique a permis la mise en place d’une mobilisation citoyenne rapide et efficace au moment où les pins de Miramar se sont retrouvés sous la menace de trançonneuses. Marie, Agnès, les habitant.e.s de la Monjarde et tout une constellation de voisin.e.s plus ou moins proches ont commencé à s’investir pour la préservation et l’animation du lieu. Leurs aventures sont en ligne sur la page Sauvons Miramar et bientôt viendra un récit complet !

Pour le 2 mai, il est décidé de ne pas communiquer officiellement, mais d’inviter chacun.e à informer son cercle, tout en expliquant la démarche particulière de cette balade dont l’adresse est avant tout destinée aux habitant.e.s mêmes du territoire traversé.

Prêt.es pour la levée de rideau en ce 1e mai ! L’équipe se réunit à l’Harmonie de l’Estaque-gare juste avant d’entamer un dernier repérage sous une pluie battante

La suite de l’aventure harmonique, c’est ICI !

LA FÊTE DU RUISSEAU

4/5/6 juin 2021

avec le collectif des Gammares

Trois jours pour prendre soin du fleuve côtier Caravelle/Aygalades

Les humains, depuis le début des temps, se sont rassemblés là où il y avait de l’eau douce. C’est là que se trouvent aujourd’hui nos villes. Quand dans la fraîcheur d’une ripisylve urbaine, vous prêtez l’oreille au roulement de l’eau et des cailloux qu’il transporte, quand, au détour d’une ruelle, vous saisit la vue d’une petite cascade, cela ne vous apaise-t-il pas ?

La ville a besoin que circule l’eau fraîche et limpide qui relie les collines et la mer, et plus son trajet est libre, plus profond est ce lien. 

Avec pour emblème la crevette bio-indicatrice nommée Gammarus Pulex, et en rêvant qu’à nouveau abondent les eaux depuis les roches calcaires, nous allons relier par la marche tous les ramassages de déchets de l’Opération Calanques Propres organisés dans le ruisseau Aygalades en aval, Caravelle en amont.

Relier l’amont à l’aval, se rassembler dans un même récit et une même déambulation à fleur du ruisseau, nous a permis de comprendre à quel point son histoire raconte les histoires de nos villes et leurs dépendances. Pour prendre soin de nos urbanités et des eaux qui les rendent vivantes, il nous faut nous assembler et échanger entre tous les habitant.e.s qui vivent dans le bassin versant de ce fleuve, depuis les vallées du massif de l’Etoile jusqu’à la calanque d’Arenc.

C’est pourquoi, nous voudrions vous inviter à notre fête du ruisseau, qui sera rythmée par l’action simple et fédératrice qu’est le ramassage de déchets sur ses rives. La fête se déroulera trois jours durant, les 4, 5 et 6 juin de l’année 2021. Le vendredi, des ramassages seront organisés vers l’aval, le samedi vers l’amont, et deux grandes marches, l’une depuis Arenc, et l’autre depuis Septèmes, conflueront en fin d’après-midi à la Cité des Arts de la rue en une assemblée de bassin versant. Une journée de fête et de débat s’y déroulera le dimanche.

Riverain.e.s du ruisseau, de proche ou de plus loin, viendrez-vous célébrer notre petit fleuve-côtier si important dans notre histoire et pour notre futur ?

Le programme complet

Les inscriptions

Le collectif des Gammares réunit des associations et acteurs actifs le long du ruisseau pour favoriser un meilleur partage des connaissances, relier les initiatives et les territoires du bassin versant, proposer des actions communes et prendre soin du fleuve côtier. Il réunit à ce jour le Bureau des guides du GR2013, l’ApCAR (Association pour la Cité des Arts de la Rue), la coopérative Hôtel du Nord, les CIQ riverains, les AAA (Association des Amis des Aygalades), l’association AESE (Action Environnement Septèmes et Environs), l’association Jardinot, l’école de jardinage du jardin des cheminots, les artistes-voisins, le collectif SAFI et espère bien grandir encore.

La Trame Verte #1

Vendredi 11 décembre – du parc Borély à la société d’horticulture

Un petit groupe explore un pan des quartiers sud le long de la trame verte qui va du parc Chanot à la société d’horticulture, longeant l’Huveaune, traversant parcs et jardins, dénichant les traces du domaine rural de Bonneveine. 
Suivre les plantes pour remonter le temps et aller à la rencontre des Hommes qui ont voulu mettre la connaissance du monde en pot.

Il était une fois en 2020, un congrès mondial de la nature qui devait se tenir à Marseille au Parc Chanot et qui était maintes fois retardé.

Il était une fois l’histoire des jardins botaniques de Marseille qui au gré du temps se plaisaient à se déplacer, accueilli depuis 1898 au Parc Borély, ils ont perdu de leur grandeur et pourtant nous révèlent bien des secrets.


Il était une fois une société d’horticulteurs née en 1846, détentrice de savoirs et de savoirs-faire en plantes cultivées et en botanique.

Notre première expédition a eu lieu en octobre. Le rendez-vous était donné au parc Chanot, site crée et aménagé pour l’Exposition Coloniale de 1906. Aujourd’hui, rien ne subsite de cet évènement, hormis un pavillon de l’automobile du coté du boulevard Rabatau. Après avoir le stade vélodrome, nous rejoignons le lit de l’Huveaune, encore à sec avec la fin de l’été.
Il est étrange ce petit fleuve à sec. Inversant le sens du courant, c’est en s’approchant de la mer que le lit se remplit.

La deuxième expédition a lieu par un vendredi pluvieux de décembre. Profitant d’une accalmie, huit courageuses sont parties du parc Borély à la recherche de traces botaniques, d’histoires de jardins, d’horticulture, d’acclimatation.

Nous nous dirigeons vers la roseraie dont nous ne comprenons pas bien la nécessité des actuels travaux : vont-ils mettre en valeur les roses qui se trouvent là ? Celles là n’attendent que d’être admirés par les passants… quoique il paraît que les collections ont perdu de leur magnificence.

Nous remontons le temps à la rencontre d’un jardin botanique qui un jour est passé par là. A Marseille on ne fait jamais comme les autres, c’est bien connu, et on aime à déplacer ce qui a besoin de racines… 

Avant de trouver son emplacement actuel, au fond du parc Borely, le jardin botanique de Marseille avait trouvé asile dans les années 1880 sur le site de la roseraie, après avoir été chassé des Chartreux par la construction de la voie ferrée. Mais ce déménagement n’était pas le premier : le jardin avait été déplacé dans le 4e arr. en 1816 pour laisser la place à la construction du Lycée Thiers en lieu et place du couvent des Bernardine qui l’abritait alors. 

Déjà avant cela, le premier « jardin botanique » de la ville de Marseille avait été celui du Roi René (on dit « botanique » maintenant mais à l’époque il portait sûrement le nom de “jardin du  roi”). Ce jardin daterait de 1459 et se situait sur le quai rive sud du vieux port. Quand les soeurs Bernardines ont acquis le terrain, le jardin s’est transformé,  certainement avec plus de plantes vivrières qu’ornementales. Puis les galères sont arrivées, c’est le cas de le dire puisque l’arsenal des galères a obligé sœurs et plantes à déménager. C’était en 1668.

Après la roseraie, nous étions dans le jardin botanique. Bien installées sous le «kiosque chinois », avec une infusion chaude et parfumée, nous avons suivi l’histoire des différents jardins de Marseille grâce à des documents apportés par Stéphanie.

Le terme jardin englobe plusieurs concepts et on s’aperçoit, à travers cette histoire, que les « jardiniers » ont eu des projets très différents : un beau jardin, un jardin ordonné selon des critères botaniques, un jardin d’acclimatation qui permettrait à la science d’explorer une végétation exotique mais également de découvrir de nouvelles plantes exploitables dans l’industrie ou la médecine. Tous ces jardins, plus ou moins, relèvent de l’ethnobotanique. Lieutaghi qui a si bien analysé les relations de l’homme européen avec la « plante compagne » écrit en effet que « L’attention à tous les aspects des rapports anciens et actuels des sociétés avec la plante comme élément du territoire (terrestre et mental), comme nom, comme aliment, remède, matériau des techniques, signe, symbole, vecteur de pouvoirs, support de croyances, etc., c’est l’objet de l’ethnobotanique ».

Mais l’hiver n’est pas une très bonne saison pour visiter un jardin, il n’y a plus de fleurs et la plupart des arbres ont perdu leurs feuilles. La mélancolie ambiante est due aussi à un sentiment d’abandon : ce jardin est-il vraiment entretenu ?

Dans la bibliothèque de la société d’horticulture et d’arboriculture propice au calme, entourée de vieux livres, une discussion « numérique versus papier » s’engage : qu’est ce qui est plus couteux écologiquement entre cliquer et recliquer ou imprimer sur du papier et lire et relire ?

Nous parlons de la tradition des botanistes des « annales » associant leurs écrits et dessins d’observations botaniques et la vie des membres de la société… Les annales de la société d’horticulture (qui a souvent changé de nom mais ceci est une autre histoire) ont été toutes conservées depuis la création en 1846 puis elles ont évolué avec l’air du temps et se sont transformées en revue « Les jardins en Provence ».  Dans les années 70, une autre époque qui nous paraît déjà lointaine ! 

Christine Breton, installée depuis peu dans la Drôme, nous a envoyé une photo de la vue de chez elle sur les vignes du Dureza (c’est beau mais espérons qu’il n’y ai pas trop d’intrants chimiques). Elle nous a aussi envoyé un texte. Il s’appelle « La collectionneuse ». Quelques phrases de nos propos à ce moment là : Les botanistes ne seraient-ils pas des collectionneurs dans l’âme ? c’est le « détail qui fait sens, ne pas perdre quelque chose,… la fragilité, garder malgré tout. » et puis « peut être que  tout le monde l’a, cette posture. »

Le temps est passé vite, le soleil s’est couché, il est temps de regagner nos chez nous…

Récit polyphonique par Stéphanie Mousserin, Virginie Lombard, Elisabeth Vilaylec, Chloé Mazzani

LE SENS DE LA PENTE #6

On vous raconte les aventures du 1000 pattes, groupe d’explorateurs de grande proximité, des voisins qui marchent pour transmettre, comprendre, se rencontrer, créer et finalement mieux prendre soin de nos quartiers… Nous cheminons cette année le long de la pente qui du Massif de la Nerthe finira par nous conduire à la mer…

LE RECIT DE MARYSE

Maryse a une superbe coiffure. Un panaché de mèches de teintes diverses et vraiment bien assorties : des blonds cendrés, des cuivres et des roux qui ressemblent à une fourrure élégante de jeune renard. Elle nous accueille au seuil de sa porte, nous surplombe comme un reine. 

Nous on est là, dix abrutis par la chaleur dès neuf heures du matin à reprendre nos premières  explorations sur le Sens de la Pente post confinement. 

Suivant la proposition d’Adrien de suivre le vallon des Riaux entre le massif de La Nerthe et la mer,  nous nous laissons “couler” le long des traverses, à cueillir les prunes qui mûrissent dans les délaissés, à goûter la fraîcheur des petits jardins qui débordent des cabanons. Les noms se croisent et répètent, Puget, Michel, Chauffert, … évoquant des connexions, des mariages qui sait, entre les différentes familles actrices du développement industriel du Nord de Marseille au 19ème et 20ème siècle : tuileries, cimenteries, manufactures.

Un vieux monsieur prend torse nu le vent devant sa maison pendant que le rideau en face vole à la fenêtre d’anciens logements ouvriers. C’était la maison des directeurs, ou les bureaux, ou la maison du directeur de La Coloniale. Dans la richesse des détails le tout reste flou mais une chose est sûre, nous tournons depuis une heure autour de ce que fût La Coloniale. Sa femme nous oriente vers Cézanne “par là, plus haut c’est joli”.

“Si vous cherchez la plus belle chose du quartier, c’est moi.” reprend le monsieur. 

Maryse, elle ne peut pas marcher, elle attend depuis six mois qu’on l’opère du second genou. “J’ai dû passer presque quatre vingt jours de confinement moi à attendre cette opération”. 

Pendant le confinement Mathilde est venue l’aider, lui faire des courses, discuter.

La maison est coquette et soignée, des cigales en céramiques près de l’évier, les plantes vertes dans le salon, les radis attendent équeutés le déjeuner. Il est 11h, l’assiette est déjà mise, une seule, dos à la porte, face à la fenêtre. Oh comme c’est frais, ici. “C’était le dispensaire de Lafarge, ils ont tout revendu en 1974,  on a acheté avec mon mari en 1977. Comme on travaillait dans l’entreprise on était prioritaire.”

Dans le quartier que La Coloniale semble avoir construit en grande partie, logements, salle des fêtes, espace de santé sont mis à la disposition des ouvriers et des cadres. Sur le carrefour se regardent une maison de cadre, le dispensaire, la coopérative et les cités-logements, leur cours et buanderie communes, et leurs jardins.

Le commun est partout, à l’initiative de La Coloniale, puis de Lafarge. Ce qui n’est pas construit par l’entreprise elle-même profite de la mise à disposition des matériaux par l‘usine. 

Habitat ouvrier, maisons des cadres, équipement, poussière sur la peau au retour du travail, minéralité de la montagne,… : le ciment lie tout cela.

C’était la famille, il te donnait des cadeaux pour ton mariage par exemple. Moi quand j’ai épousé mon mari nous avons eu une maison là en- bas.” «Ils vous l’ont donnée?» je demande. «Non, on habitait sans payer, c’était la famille.»

Dans le récit de Maryse, la massif lui-même semble faire partie de ces équipements communs à une famille.

Je prenais la poussette avec mes petits, des jumeaux, et j’allais biberonner là-haut à pied. On allait pique-niquer à la table ronde, les enfants jouaient dans le château, allaient se baigner Aujourd’hui, les bâtiments industriels ont été détruits en grande partie et le site fait l’objet de travaux de décontamination. Des cités ouvrières de très petites dimensions ont été construites dès les années 1880, à la périphérie immédiate du site industriel. A Cossimont, on cueillait les asperges, on ramassait le bois du barbecue, on allait aux fleurs.

Et puis son visage, rayonnant dès qu’elle parle de ses “petits” se ferme, et l’oeil se mouille.

Maintenant il y a des carcasses de voitures brûlées, c‘est dommage. Le château est tout écroulé, je n’y vais plus, c’est trop triste.” 

LE TEMPS DE LA MOBILISATION

Deux heures avant, au café, ML s’autoproclame la bête noire de Lafarge. Voilà des années qu’elle se bat contre les poussières qui émanent des concasseurs et poudrent arbres, terrasses, poumons. Elle est partie prenante du collectif de protection de la Nerthe qui réveille aujourd’hui sa mobilisation en apprenant la mise en vente des terrains agricoles de la ferme Turc. La nouvelle réveille la crainte que Lafarge ne s’en saisisse.

Il ne s’agit d’ailleurs pas forcément de craindre une carrière mais de voir des espaces vécus et pratiqués comme publics passer aux mains d’une industrie privée. Nombre d’habitants après des années de lutte attendent toujours l’aboutissement d’une promesse de vente des terres au Conservatoire du Littoral.

 « Ils nous doivent tout, on leur doit quoi nous? Le ciment, tout ça” avec un geste sur les alentours” les constructions, … Mais sinon? Il n ‘y a plus que 13 ou 14 emplois dans l’usine, ça ne nourrit plus personne ici“.

 “C’est le site le plus pollué de France au niveau des poussières. Ce n’est pas de leur faute d’ailleurs, c’est de la faute de la géographie du site. Les jours de mistral, elles dégoulinent le vallon, poudrent les arbres de gris pendant parfois deux trois jours s’il ne pleut pas.

Retour chez Maryse

Et la pollution que pouvait provoquer ces usines vous en aviez conscience ? “ je demande à Maryse.

Il y avait 5 usines ici à L’Estaque :  La Coloniale, qui est devenue les chaux et ciments de Marseille, les ciments de Marseille, puis Lafarge, où j’ai travaillé après mon mariage. Ils réunissaient les époux dans la même entreprise, c’était plus simple pour les enfants, les horaires tout cela. Et puis tu pouvais te voir au travail.

Surle qui faisait de l’équarrissage et qui a été détruite.La Société minière et métallurgique Penarroya dont une partie du site est actuellement en décontamination. Rousselot, qui fabriquait de la gélatine à partir de carcasses animales.Kuhlmann où j’ai commencé à 17 ans. Mes vêtements puaient le sulfure de carbone quand je rentrais le soir.  On savait et on savait pas. On travaillait, on était bien content.”

“Mais ce sont les gens qui ont fait le mal” reprend Maryse.

“Les gens sont venus construire là-haut autour des usines. Il y avait des nuisances forcément, des poussières, du bruit, et du coup c’est monté en confrontation et ça a, en partie, détruit, défait les liens familiaux qui existaient entre l’entreprise, ses ouvriers et cadres.”

L’ENDROIT DU DEBAT

“Ça, c’est les années 70”

Jean déménage à cette époque à l’Estaque. Dès les années 50 une génération d’ouvriers espagnols et italiens avait commencé à quitter les logements ouvriers, peu à peu remplacés par les Kabyles venus d’Algérie. Dans les années 70, Lafarge vend son patrimoine de logements. Les employés sont prioritaires à l’achat.

Entre nous ça débat, qui a généré quoi, ou quoi a généré qui?

“C’était le début du recul industriel, ou son déplacement vers Fos. Et c’est à la fois l’accès à la propriété pour les ouvriers mais aussi le début des ventes et reventes de ce patrimoine. Et sans doute aussi qu’on commençait à prendre conscience des bords de mer, à les relier à d’autres fonctions, loisirs, etc. Les anciens logements ouvriers qui arrivent sur le marché de l’immobilier vont peu à peu devenir séduisants pour les “étrangers”, moi, les “bobos” du moment, ceux qui cherchent un cadre de vie différent du centre ville.”

 “En 1970, Kuhlmann ça marche. On retrouve au PC local Guédiguian et Malek Hamzaoui, qui feront ce film si nostalgique, Marius et Jeannette, sur une industrie qui péréclite, un milieu ouvrier qui disparaît. Dix ans après la vie ouvrière est morte, Kuhlmann ferme. 20 ans plus tard, c’est devenu trop cher pour nous pour acheter ici. C’est une autre génération d’”étrangers”, de “bobos” souvent précaires mais moins ancrés qui fuyant le centre ville sont venus s’installer ici.”

“En réalité, explique Jean, se superposent et se mêlent ici différentes vagues d’immigration et statuts d”étrangers”, les villages entiers italiens employés génération après génération dans les usines, l’immigration des années 20-30 puis d’après guerre venant des colonies avant la décolonisation, les migrations d’un quartier à l’autre de Marseille en recherche d’une meilleure qualité de vie… “ 

Et à nous d’oeuvrer pour nous relier sans ciment…

Récit écrit par Louise Nicollon des Abbayes

Pour rejoindre le collectif du protection du Massif de la Nerthe ou en savoir plus: https://www.facebook.com/pages/category/Cause/Collectif-de-Protection-du-Massif-de-la-Nerthe-201367896575969/



LE SENS DE LA PENTE, récit #5

On vous raconte les aventures du 1000 pattes, groupe d’explorateurs de grande proximité, des voisins qui marchent pour transmettre, comprendre, se rencontrer, créer et finalement mieux prendre soin de nos quartiers… Nous cheminons cette année le long de la pente qui du Massif de la Nerthe finira par nous conduire à la mer…

La part des sols, 2 mars 2020

LA SINUSOÏDALE D’AGNES

Nous sommes à La Déviation, ancien bâtiment technique de l’usine d’exploitation minière Lafarge. Acheté il y a quelques années par un groupe d’artistes issus de multiples disciplines, le lieu a pour but de fabriquer une alternative faite “ d’échanges, de compétences et de savoirs, de rencontres et de créations, (…) où le temps et l’espace nous appartiennent”.

L’espace a conservé ses mesures industrielles : les larges hangars se sont mutés en plateau de danse, atelier de construction ou “guinguette”, vaste espace modulable où se croisent marché de légumes frais, bar, représentations théâtrales ou dansées, concerts, expositions tout au long de l’année.  

C’est la première fois que cette exploration se fait assise, et à l’intérieur…

C’est un moment, une étape, dans notre descente du massif vers la mer où nous avons senti le besoin de faire un point. Ici le vallon se resserre, l’urbain devient plus dense, les espaces libres ressemblent plus à des délaissés industriels qu’à des îlots végétalisés.

Sur le tableau Agnès dessine une sinusoïdale.

Elle veut faire le point sur la géologie des massifs dont nous ressentons encore la présence ici ; La Déviation est lovée dans une ancienne carrière de calcaire dont des morceaux se détachent, mettant en danger les caravanes installées en dessous. L’entreprise Lafarge a la responsabilité de remettre ce lieu en état et l’on voit quelque petits hommes aujourd’ hui s’affairer sur la falaise pour poser un filet.

“La montagne, nous dit Agnès, est un paysage en « vagues » créées par la tectonique des plaques. C’est ce phénomène qui faisant affleurer les couches de roches les plus anciennes sous forme de colline les rend plus accessibles  et  permet notamment de faire l’exploitation en carrières ouvertes moins onéreuses que lorsque souterraines.

Ici la matière première, des marnes argilo-calcaires, n’a qu’une faible valeur marchande. Elle coûte moins cher que la main d’oeuvre, le combustible et le transport. Son exploitation, pour avoir un intérêt économique au regard industriel, repose donc sur un équilibre entre trois critères : la qualité du gisement, la facilité de son exploitation et la proximité de la demande. Le site de Lafarge à L’Estaque, ici, réunit ces trois conditions ; aujourd’hui les travaux urbains de Marseille et le projet Euroméditerranée aujourd’hui assurent une commande sur plusieurs dizaines d’années.

Depuis l’antiquité jusqu’au 19ème siècle, ces conditions (qualités, facilité, proximité) sont honorées déjà par de petits exploitants locaux de chaux. Une multitude de fours à chaux encore visibles dans les massifs manifestent d’exploitations à mesure familiale : petites structures de pierre sphériques où le calcaire prélevé à proximité est cuit pour former la chaux vive, base de mortier de construction.

A partir de la fin des années 1850, cette production locale s’industrialise. Trois entreprises familiales obtiennent des autorisations pour multiplier les fours : 3 fours en 1856 pour Giraud, trois fours en 1858 pour Antoine Puget, trois fours en 1869  pour Dominique Luçon.

Le début du 20ème siècle voit l’entrée de capitaux et acteurs nouveaux. Lindenmeyer est un patron protestant d’origine suisse. Avec son associé l’ingénieur Henri Liquet, ils acquièrent les infrastructures construites dans le dernier quart du siècle précédent par les chaufourniers Charles et Joseph Chauffert. Il s’agit d’un ensemble de hangars, fours, et logements collectifs assurant autant la production que l’habitat des ouvriers.

Lindenmeyer et Liquet obtiennent en 1913 l’autorisation d’en adapter les équipements en vue de produire non plus (seulement) de la chaux mais du ciment Portland artificiel à partir des matières premières déjà en exploitation à la Nerthe. La Société Coloniale de Chaux et de Ciments de Marseille, dite “La Coloniale” voit le jour.

De la chaux au ciment, il y a un lien logique d’infrastructures et de matière première qui fait muter l’industrie de plâtre et chaux vers l’industrie du ciment. Le grappier, rebut du blutage de la chaux, est déjà utilisé par les ouvriers des entreprises pour la construction de leurs habitations. Une fois broyé et éteint à la vapeur afin d’éviter tout gonflement, ce grappier devient dans les mains des ingénieurs un ciment de type Portland présentant plusieurs qualités majeures : une prise plus rapide et une résistance supérieure à celle de la chaux .

En 1950, la société toujours conduite par André Lindenmeyer devient Cimenterie de Marseille et outremer, jusqu’en 1970 où par absence de candidat familial à la succession de Lindenmeyer la société devient élément d’un groupe industriel de taille internationale, Lafarge.

Plusieurs évolutions réglementaires notables interviennent alors dans le code minier. En 1970, les carrières importantes sont désormais soumises à autorisation préfectorale puis assimilées en 1993 à des installations classées pour la protection de l’environnement. Il suffisait jusqu’alors d’une simple déclaration au maire de la commune concernée pour exploiter une carrière. Aucune mesure de réaménagement n’était par ailleurs imposée ; la carrière devenue infructueuse était laissée en état.

Le lac dont nous parlions auparavant est exemplaire de l’évolution de ces différentes réglementations. Ancienne carrière de marnes abandonnée à l’arrêt de l’activité cimenterie, elle accueille la remontée des sources, ou la récupération des eaux de pluie (Lafarge et les habitants ne sont pas d’accord sur ce point) et devient lac. Le lac est utilisé pendant plusieurs années comme un lieu de baignade par les habitants. En 2011, il retrouve un usage aux yeux de Lafarge et se voit réaffecté à une nouvelle activité économique de l’entreprise: le stockage de déchets inertes.


L’USINE, LES TONGUES ET LES JOURS LIBRES DE ROBERT

Robert est administrateur avec Francis du groupe Facebook “Tu es de l’Estaque si”. Il n’habite plus l’Estaque mais a rejoint les collines de l’arrière pays. C’est pourtant chez lui ici. Il y a grandi, travaillé, évité de devenir “un mauvais garçon” grâce à l’usine, “vécu les plus belles années de sa vie”.

Robert parle. Il parle d’une époque où la manière de vivre et de travailler au sein de l’entreprise Kuhlmann, était complètement différente d’ailleurs : on se baladait en tongues, on fumait dans l’usine, on faisait le barbecue, on mangeait avec les ingénieurs.

Robert se rappelle de ANTAR publicité : «Un métier où on peut faire des actes gratuits est un métier d’homme libre ». Un homme donnait une clé à molette à son collègue. Il faisait alors des journées de 12 h, 6 fois par semaine, et restait parfois à l’atelier le dimanche pour voir et aider les collègues. ”Tout le monde le faisait, on ne demandait pas de paiement d’heures supplémentaires. Il y avait la lutte des classes mais pas de conflit vraiment. Quelques grèves mais pas beaucoup.”

Cet échauffement en salle appelle alors le plein air. La pluie s’est calmée, nous décidons de poursuivre un peu notre descente de la pente.

Vers l’ancien site de stockage de la Coloniale puis Lafarge, en contrebas, Robert nous montrera alors ses formes de rochers préférés sur la falaise d’en face. Au-dessus de nous des arcades en désuétude témoignent des installations industrielles construites par La Coloniale pour faire du sens de la pente une opportunité. La matière première est transportée depuis la carrière en haut par des wagonnets qui glissent le long d’une trémie circulaire vers l’usine en contrebas. Déversée dans des silos, elle est broyée et additionnée de composants chimiques différents en fonction du ciment que l’on veut obtenir. C’est le cru. Ce mélange sec est passé au four pour obtenir un produit vitrifié : le clinker, puis re-broyé, pulvérisé, ensaché empilé dans les camions. Les camions franchissent les arcades du viaduc SNCF sous lesquelles se trouve toujours la balance.

LE CHEMIN DU CIMENT

Nous tentons nous aussi de suivre ce chemin des matériaux.

Aujourd’hui , parmi les différents sites en possession de Lafarge sur le massif, seule la carrière Galland est en activité d’extraction. Lafarge a cessé d’y produire du ciment à la fin des années 80 pour se consacrer à la production de granulat calcaire puis plus récemment diversifier son activité avec la gestion des déchets inertes. En contrebas de l’actuelle Déviation, les équipements liés à la production du ciment sont donc devenus désuets, les fours et les bâtiments administratifs détruits, et les espaces laissés vacants.


Alors que les cheminements publics ne nous laissent pas d’autre option que la route, nos bonnes relations de voisinage nous permettent de passer les portails et d’aller à la rencontre de Gilbert. Artiste il s’est installé dans ces espaces avec sa compagne et y a recomposé lieu d’habitation et atelier.


On y reconnaît facilement le décor du film Marius et Jeannette, en même temps que l’on ressent le dépaysement de regarder ce qu’on connaît déjà d”un autre point de vue”.

L’ÂNE ET LE VIADUC DE JEAN-PIERRE

Plus bas encore sous le viaduc de la ligne PLM, Jean-Pierre loue une partie de l’ancien site de distribution à Lafarge, dont subsiste encore l’énorme écran de balance pour peser les camions. Il est lui aussi “fils des usines de l’Estaque”,  ses parents venant de villages siciliens où les entreprises venaient embaucher en masse. 

C’est maintenant le lieu où en parallèle de son travail il fait ce qu’il aime, avoir des animaux, “s’en occuper bien”. Des ânes et des chèvres. Par terre des petites billes égales noires et blanches. Certaines sont des crottes de chèvres séchées, d’autres des résidus du broyage du ciment.

Nous quittons en nous promettant de nous revoir très bientôt, aucun de nous n’imaginais alors que c’est la pente du confinement qu’il faudrait pour quelques mois éprouver…

Les contenus de ce récit ont été produits par Agnès, Mathilde, Robert, Françoise, Danièle, Louise, Julie et la conversation collective, puis remis en forme par Louise et Julie.

LE SENS DE LA PENTE, récit #4

On vous raconte les aventures du 1000 pattes, groupe d’explorateurs de grande proximité, des voisins qui marchent pour transmettre, comprendre, se rencontrer, créer et finalement mieux prendre soin de nos quartiers… Nous cheminons cette année le long de la pente qui du Massif de la Nerthe finira par nous conduire à la mer…

Lundi 3 février, 13h30, Château de l’Air, Hameau de la Galline, Marseille, ciel dégagé 

NOUS SOMMES UN GROUPE QUI CHERCHE

Des rencontres avec les habitants ancrés depuis longtemps : André Turc, sa sœur Denise et Mr Soprano son mari, Daniel Simoni le neveu adopté par Sirio Simoni le frère de Denise → Bicou, Georges, Philippe, Anne

Des rencontres avec des nouveaux arrivants : Charlotte → Claire, Julie, Aldo

Le sens des mots, la toponymie, des cartes, des poèmes, des chansons, des collections de noms → Danièle, Josyane

Des matériaux à « cueillir » dans les collines, dans les lieux interdits, dans le lac  → Louise, Agnès, Pascal, Ana

Des histoires des puits, de la construction du tunnel ferroviaire et de ses apports de population d’ouvriers italiens  → Mathilde, Jean

Des grottescelle où aurait vécu la famille Puget, celles qui ont abrité les troupeaux, celles où on a prié, celles où l’on a trouvé refuge, au fil des besoins de se réfugier → Jean, Sabine

Des usages, des mémoires mais aussi des sensations, des perceptions, des ambiances → Morgane, Jonathan, Françoise

Le début d’une histoire…

Un détective privé, engagé par une grande collectionneuse, est chargé de retrouver la vierge de La Galline. Ce bijou inestimable du moyen-âge a été sauvé des saccages de la révolution française par les habitants du hameau. La vierge aurait été enterrée en 1789 dans un endroit devenu un parking souterrain en 1992. A l’aide des recherches d’une jeune céramiste sur les matériaux des environs, le détective apprend que la vierge serait maintenant ensevelie au cœur du centre de stockage de déchets inertes de la Nerthe, dont la rumeur dit qu’il serait en passe d’être racheté par des turcs, ou des grecs.

Le détective, la collectionneuse et la céramiste arriveront-ils à faire forer le gigantesque remblaiement au bon endroit ? 

Et pourront-ils obtenir le soutien des habitants sans réveiller les convoitises locales ni se faire démasquer par ceux qui règnent tels des Seigneurs sur ce territoire, les frères Lafarge ? 

Mais est-ce vraiment le début ou la fin ?

 Je suis le dernier des Turc !

 C’est le récit d’un homme …

… « parti ailleurs »…

             … en phase avec l’histoire d’une famille rurale sans paysan…

… « en conflits », coupé des siens et peu à peu de son sol…

Pierre Turc le grand-père d’André, mort à 40 ans ; il possédait toutes les boulangeries du bassin de Séon qu’il alimentait en coupant le bois sur le massif ; avec cet argent, la famille peut racheter la ferme de l’Hermitage.

André en 2001, suite à l’incendie sur le massif de la Nerthe, coupe du bois et le vend ; avec cet argent il refait les studios.

Propriétaire d’une partie de la route il la loue à Lafarge. 

André Turc décrète qu’il est le dernier, qu’après lui, plus rien ne restera de la famille Turc. 

Alors tournons-nous vers demain, vers ce que nous pouvons dans notre imaginaire collectif rêver, réinventer. 

Tournons-nous vers ces nouveaux habitants de la Galline qui sont les acteurs de ce qui se fera demain.

Remontons à la ferme et traversons les champs en attente. 

Tout en poursuivant notre descente vers la mer et l’Estaque, refaisons ces allers et retours jusqu’à Cossimont pour repenser l’entrée de la Ville, faire revivre ces arbres et y cueillir les fruits tant qu’ils en portent. 

En attendant que les poètes reconstruisent ces sites, que les peintres cultivent ses collines et que les marcheurs y fassent paître les chèvres du Rove. 

Contrastes…

Jonathan : Nous passons d’un état de calme et sérénité dans ce paysage bucolique et de campagne à un état d’alerte et de tension quand un avion passe au-dessus de nos têtes. En effet, cette proximité de sentiments est très étrange, car nous avons l’envie de vivre ici, dans cet environnement particulièrement accueillant par sa qualité de nature sauvage, du confort qu’offre le hameau et de son calme apparent alors que nous sommes régulièrement mis en alerte lorsqu’un avion ou camion passe à toute vitesse. Entre la lenteur et l’hyper activité, l’hospitalité et l’inhumanité.

Morgane : Premières sensations – En contrehaut de l’église, le soleil frappe nos joues. Entre mer et collines, on se rappelle à Marseille lointaine. Au-dessus de nous, une ronde de gabians par centaines ; elle laisse vite place à un avion assez proche pour qu’on en distingue bien la silhouette et les couleurs. Son bruit arrête la discussion. Un couloir aérien emprunté par différents volatiles. Au village, interdiction de klaxonner – sur un panneau jamais-vu. Un autre avion au-dessus de nous, et son bruit qui déborde nos mots. 

Jonathan: D’autres sentiments vont et viennent régulièrement entre l’introspection et l’exhibition. Dans certains endroits (comme le lac par exemple) nous perdons tout repère ; l’eau nous rappelle le niveau 0 de la mer alors que nous sommes en altitude et le paysage, délimité par les crêtes des collines avoisinantes,  nous amène dans une posture de solitude, puis de sérénité voire d’intimité. Ces sentiments sont très vite rattrapés par celui de dévoilement ; quand nous sommes en haut de ces mêmes collines où nous pouvons voir loin et où nous pouvons être exposés à tous les regards et coups de mistral. Nous nous rattachons à nos repères bien ancrés.

Morgane : Toujours à Marseille oui, puisque les panneaux électriques arrachés dévoilent leurs coulisses, que les bennes à ordures dégueulent à côté du ruisseau.

Jonathan : Encore le même contraste entre les moments de déambulation dans la garrigue en toute liberté stoppée net par des grilles infranchissables avec des panneaux d’avertissement comme seul moyen de communication.

Morgane : Quelques indices d’un ailleurs… Peut-on parler d’un habiter ici ? Entre villa pimpante et barrières rouillées. C’est un village presque fantôme. Des traces du passé s’inscrivent dans les carrés de paysage abandonnés. Les roseaux y reprennent leur droit. Sur un mur, le vent et la pluie effacent les ayants-droits : la mention d’un « jardin » passé se devine dans la pierre, à côté d’un panneau délavé portant l’inscription « CIMENTS LAFARGE – ENTRÉE INTERDITE – DANGERS – TIRS DE MINES ».

Jonathan : Ce morceau de territoire est comme un palimpseste, il est construit sur plusieurs couches dans le temps long de son histoire, mais aussi de couches d’usages qui n’ont rien à voir les uns avec les autres.

Je me demande dans quel autre endroit du monde on pourrait entendre d’une même voix un chœur si éclectique : camion, coq, avion, gabian, train et vent.

Et pendant ce temps, promenade d’une cheminée à l’autre (trous d’aération de la ligne de chemin de fer sous nos pieds) avec Charlotte, habitante du hameau depuis 2007.

CHEMINÉE N°19

CHEMINÉE N°18

On voit aujourd’hui que la cheminée n°18 a été récemment incluse dans un enclos privé qui ressemble à un petit ranch improvisé avec un cheval. 

A côté, une entreprise de terrassement, de nombreux camions, des barrières encore et encore et une drôle de confusion des noms puisque ces nouveaux habitants sont… des turcs…

La solidarité d’un groupe d’habitants a existé dans la lutte contre les multiples décharges, à propos du lac où on pouvait avant se baigner, pour la préservation du massif, mais le découragement prend parfois le dessus.

La difficulté du quartier : chacun fait fait fait c’qui lui plaît plaît plaît, et les petits arrangements (entre voisins) comme les grands (avec les industriels) ne vont malheureusement pas souvent dans le sens du commun.

La loi du plus fort?

D’autres lois dans tout ça ?

NOUS SOMMES UN GROUPE QUI SE RETROUVE ET SE RACONTE SES SENS DE LA PENTE (à suivre…)

Les cheminées des collines, entre pastoralisme et toxic tour

Réalisation par Guillaume Baudoin / Production Hôtel du Nord et l’association environnement Septèmes-les-Vallons et environs – AESE.

Chaque année la coopérative Hôtel du Nord propose de construire à plusieurs, sous le nom collectif du Mille pattes, de nouvelles balades avec ceux qui en ont envie, voisins d’à côté ou d’un peu plus loin.

Ce film restitue de manière sensible une balade construite collectivement à Septèmes-les-Vallons autour des enjeux écologiques d’un territoire partagé entre activités industrielles, péri-urbanisation de Marseille et préservation des milieux naturels.

Textes écrits par les habitants, balade filmée le 16 novembre 2019. Avec Pierre de l’association Septèmes-les-Vallons patrimoine, Isabelle, Anne-Marie, Henri et Bernard de l’AESE, Malika, Agnès, Carole, Georges, Julie, Dominique, Stéphanie, Claire, Agnès, Louis, Virginie, Nathalie et Eric de la Ferme communale de Septèmes-les-Vallons. Merci à Sylvie pour les Fantaisies tricotées de Tata Patchouli, au Bureau des guides du GR2013 et à tous ceux qui sont venus participer ou contribuer à nos recherches. Merci à Guillaume pour ce film. Merci aux cheminées, aux chèvres, au ruisseau, aux pierres et aux herbes folles des collines.

LE SENS DE LA PENTE, récit #3

On vous raconte les aventures du 1000 pattes, groupe d’explorateurs de grande proximité, des voisins qui marchent pour transmettre, comprendre, se rencontrer, créer et finalement mieux prendre soin de nos quartiers… Nous cheminons cette année le long de la pente qui du Massif de la Nerthe finira par nous conduire à la mer…

6 janvier 2020, La Nerthe, Marseille

ÇA COMMENCE PAR UN AVION

Les notes de ce beau lundi de janvier ont été perdues dans la colline. Mais nous avons nos mémoires, nos sensibilités, nos outils (quelques uns dessinent, d’autres enregistrent ou écrivent).
Alors on tente d’assembler nos fragments, en acceptant les trous et les petits glissements de sens parfois… Ça fait partie du sens de la pente!

SOUVENIRS…

Agnès: Je me souviens de Noël qui raconte ses séjours d’été : “Je venais là, à l’époque on l’appelait la Coloniale. On n’avait pas le droit d’aller seuls dans les collines. Les garçons et les filles étaient séparés. Le directeur de la Coloniale, il habitait à Cossimont, on ne devait pas le déranger. Mes parents, ils travaillaient dans les tuileries. Mon père il était dans les mines jusques dans les années 50. Même les enfants de ceux qui travaillaient dans le bâtiment, ils y avaient droit. Là-bas, c’était mon premier baiser. Il est resté longtemps le pin avec le coeur gravé et nos initiales. Mais après il y a eu le feu. C’était plutôt un centre aéré, à la journée. On avait joué “la partie de cartes” de Pagnol, même que je jouais Panisse. On montait avec le bus. La route, c’était pas la même qu’aujourd’hui. C’était étroit mais cimenté et on arrivait direct sur Cossimont.”

Dominique: Je me souviens que Marie-Blanche n’avait pas voulu se garer à quelques pas de notre lieu de RV, jugeant cette route où bien d’autres parmi nous ont installé sans vergogne leurs voitures, interdite aux pauv’péquins que nous sommes, propriété de Lafarge, essentiellement destinée aux camions Lafarge… Durant notre long moment de discussion au tout début de la balade, nous avons constaté que bien des camions sillonnaient la route derrière nous, et s’en est suivi, justement, une longue discussion, assez précise et technique sur les raisons de ce statut de route privée, les frontières exactes de la propriété de LAFARGE, et … de nouveau, sur les luttes des habitants pour sauvegarder tel ou tel périmètre (cf récit précédent).

Julie: Je me souviens avoir alors pensé « Alors la route aujourd’hui accessible a un usage public est une route privée, et la route publique nous est devenue inaccessible, presqu’invisible.”Et je me souviens aussi d’entendre Marie-Blanche nous raconter le tournage du beau film de Jean-Pierre Thorn, Je t’ai dans la peau, dont une des scènes se passe à Cossimont.  Je me souviens alors d’Agnès nous racontant l’histoire de sa mère, qui à la manière de l’héroïne du film s’est « défroquée » pour poursuivre tout d’abord le mouvement des prêtres ouvriers dont l’un des QG était le quartier de St Louis et son église de béton, puis plus tard la lutte dans les cellules communistes actives dans ces quartiers de Marseille. Je me souviens de ces frottements permanents entre ces missions religieuses et ces militances sociales, avec souvent le plafond de l’ »appareil » qui ici et là empêche.  Je nous entends en plein milieu du massif de la Nerthe parler des mouvements de femmes et des premières banderoles d’Agnès formée aux slogans féministes par Lucienne Brun, grande activiste du bassin de Séon décédée la semaine précédente…


Agnès: Je me souviens que le film de J.P Thorn, c’est une histoire vraie qui s’est passée à Lyon et que Marie-Blanche a milité dans les luttes féministes avec l’héroïne du film (pas l’actrice, la vraie).  Et que l’ancienne route s’est trouvée désaffectée car par arrêté préfectoral Lafarge a été obligé de construire une nouvelle route, celle que nous empruntons régulièrement et qui de fait est une propriété privée avec du coup un problème du stationnement le long de cette route. Pourtant c’était la plus ancienne route du Rove, route d’usage de toutes les circulations de hommes depuis bien longtemps… Ce qui nous amène à nous parler du récent compromis de vente des terrains par Lafarge au Conservatoire du Littoral suite à longue lutte des habitants, soutenue également par la mairie de secteur, de la clause suspensive à cette vente qui engage la construction d’un demi-échangeur dans les 5 ans… Lutte gagnée mais résultat pas gagné… (cf récit précédent)

Danièle: Je me souviens  que nous sommes enfin partis en tournant le dos à Cossimont en direction de la ferme Turc, et de Bicou qui tente de situer les différents propriétaires et terrains : Lieutaud, Turc, Lafarge, Lamy…Dans un paysage et une vue magnifiques, nous nous demandons pourquoi ce nom, Turc… On se dit qu’il ne faut pas oublier de rechercher toutes ces étymologies.


Claire: On se souvient qu’après cette halte un peu longue, la marche reprend dans une jolie garrigue. Alors Josiane raconte un souvenir de son mari qui travaillait (pour Lafarge, vrai ou faux ?) au Vénézuela. Avec les pneus, ils fabriquaient des tuyaux poreux pour irriguer le désert à Abou Dabi. S’ensuit une séquence de “téléphone arabe” dont nous avons un enregistrement qui n’est pas piqué des hannetons.

Danièle: Je me souviens des “dinettes” des chasseurs, abris avec un semblant d’air de maisonnettes, il y en avait un qui avait utilisé une planche à repasser…

RÉCIT (à plusieurs voix à partir des enregistrement réalisés par Louise) 

Nous longeons dans un paysage bucolique ce qui fut la carrière Lamy.

Arrivée en fin d’exploitation cette carrière fut rebouchée, plutôt par gravats que terre végétale, et réhabilitée comme l’oblige aujourd’hui la loi quand une carrière arrive au terme de son exploitation. Cet espace a successivement été l’objet d’un désir d’extension de Lafarge, d’utilisation en zone de stockage de déchets inertes, puis en zone de stockage de containers. Les collines et terrains privés sont depuis longtemps une économie foncière à Marseille, le port se refusant à accueillir les stockages de conteneurs à moindre prix et les entreprises de conteneurs se refusant à payer le prix que pourraient leur demander le port…Les projets ont jusqu’alors été toujours abandonnés, cet espace étant également classé en zone naturelle au titre de ses qualités écologiques.

En contigu sur notre droite, nous voyons un monticule de terre. C’est ce qui reste de la “montagne de pneus, qui empêchaient de voir les arbres » nous dit Noël.

Lafarge brulait les pneus du temps de l’usine. Quand on l’a fermé en 1985 pour ne garder qu’une zone d’extraction, ils ont continué à être stockés là.  Il y aurait eu des projets du côté de Lafarge pour en faire un ré-usage industriel, un recyclage sous forme de poussière pour en faire du combustible qui aurait assuré une économie de 10 à 15% de fioul à la cimenterie Lafarge de la Malle qui se trouve dans le massif de l’Etoile.

Ces projets n’ont pas abouti et à partir de 1991 par arrêté préfectoral Lafarge les a enterré là.  Résultat, la collinette sur laquelle nous marchons, et qui a ensuite été revégétalisée.

La ferme dite Turc, ou Ferme en briques ou L’Ermitage, est une grande bâtisse blottie dans le vallon, à l’architecture comparable à certaines bâtisses de Cossimont (avec les fenêtres en ogive). Cette bastide est devenue successivement campagne de chasse puis bâtiment à usages agricoles.

Elle appartenait au docteur L’Homme qui s’en servait essentiellement pour chasser, puis a été achetée par les Turc en 1920, qui en exploitent alors surtout les terres agricoles, “plus de quatre cent oliviers dans le vallon”, et y gardent les mulets.
Ils s’y sont pourtant déplacés les deux dernières années de la guerre en 43-44, leur propre ferme en bas au côté de l’église étant réquisitionnée par les allemands.Par la suite, la bâtisse reprend usage comme bâtiment agricole. Le rez de chaussée notamment est prêté aux bergers “jusqu’à ce que’un jour leurs brebis en liberté bouffent tout le blé des prés exploités par les Turc”.

Agnès nous raconte son expérience de cette ferme en 1974, lieu favori de virées nocturnes adolescentes, emplie de charrettes, de herses, de trucs, de bagnoles, “dont une merveilleuse voiture, une Delage Delahaye” dira plus tard Noel. Avec ses copains de virée, elle y découvre un temps étrangement suspendu : la maison est toujours meublée, la casserole est restée sur le feu, le stylo et le livre de compte ouverts sur la table.

La maison perdure dans ce “semi abandon”, est prêtée un moment à deux jeunes qui y organisent des fêtes gigantesques et est protégée au quotidien par Monsieur Simoni Sirio ( frêre de Mme Turc née Simoni) et de son neveu Daniel Simoni qui ont entretenu les près et l’oliveraie, les préservant par exemple de l’incendie de 2001 en les arrosant plusieurs fois par jour, en les taillant et les traitant contre les mouches, jusqu’à ce que leur santé les en empêche, il y a maintenant trois ans.

Le devenir de cette campagne est incertain. Elle bénéficie, comme tout le massif, de la double classification en zone agricole et PPRIF qui interdit d ‘y étendre l’urbanisation au-delà de ce qui existe. La bâtisse ne peut donc pas être raccordée à l’eau, ni à l’électricité et n ‘a de valeur que celle de ses terres agricoles, c’est a dire, pécuniairement parlant, nada.
“C’était censé autrefois valoir beaucoup, donc quand il y avait un héritage autrefois on donnait les terre agricoles aux garçons et les terres en cailloux au bord de la mer aux filles, parce que ça ne sert à rien.”
(On apprendra plus tard par Marie Blanche des précisions sur les modalités de  ce classement en zone agricole. L’auto construction , les caravanes, les constructions nouvelles, les entreprises travaux publics, stockage de véhicules de travaux publics, y sont interdits jusque dans le hameau et pourtant…).

Quelle relève pour ce bâtiment et ces terres inexploitées, “la provence de Giono” dit Bicou? Hors micro, on traverse ces jolis champs, on retrouve un puit caché sous une végétation bien irriguée encore, on parle d’agriculture multiforme, d’apiculture,  d’oliviers, d’amandiers, d’élevage, de ferme pédagogique, d’horticulture et de cultures de plantes médicinales, …

Le bucolique s’interrompt brusquement au remblai qui soutient la route des camions de Lafarge. Monsieur Turc, le père d’André et Denise, n’avait pas voulu vendre à la coloniale et s’est farouchement opposé toute sa vie à l’entreprise d’exploitation minière précédent Lafarge. Il semble qu’il voulait y préserver ce paysage agricole et végétal.
Au dessus sur la crête, dans notre dos dit Noël, c’est l’ancienne voie romaine qui reliait Marseille à l’étang de Berre. On la dessine à la cime des pins qui y dessinent une ligne. “Cette partie est restée intacte encore, en parallèle au chemin moderne avec les rayures dans la roche des charrettes”.
Le chemin en contrebas de la route devient blanc de cette poussière qui vole des camions qui la sillonne, aller-retour.
Le lac apparaît à droite en contrebas de falaises plus ou moins défendues par des barrières. Certains les franchissent, d’autres interpellent sur l’instabilité des matériaux de la falaise.

Le lac est beau. Il a un usage depuis des dizaines d’années, bien qu’interdit, de loisir. L’eau est bleue, bleue, bleue.  Elle a surgit dans cette ancienne carrières de marnes par remontée des nappes phréatiques et sources dans le vide créé. Aujourd hui, elle participe toujours à la logistique industrielle de Lafarge en lui permettant d’arroser les poussières issues de la carrière encore exploitée derrière nous plutôt que d’utiliser de l’eau dite de ville, soit traitée, donc potable.
L’entreprise Lafarge a diversifié ses activités en récupérant le (abondant) marché de gestion de déchets inertes de Marseille (multiples gros chantiers type Euromed, L2…). Elle a commencé à combler le lac avec ces déchets issus du bâtiment, répondant à la réglementation qui exige de reformer les volumes défaits après exploitation minière. Les déchets inertes ne sont pas dangereux et sont très contrôlés, dit Marie Blanche, mais des matériaux se diffusent malgré tout dans les sols et les ruissellements, et le plastique qui y est contenu remontait à la surface de l’eau, y flottait et en a abimé la qualité.
Lafarge interrompt le comblement et en 2016 adopte une autre stratégie en stockant les déchets à l’arrière du lac, le laissant diminué, encerclé de barrières, mais toujours lac.

A présent, les camions enfouissent la colline, que l’on voit en arrière plan du lac, sous ces gravats de travaux public en y dessinant depuis la base jusqu’au sommet un serpentin de restanques blanches. On voit encore le sommet de la colline surgir boisé de cette nouvelle fausse montagne minérale. Agnès voit de son oeil d’aigle des plantations à la base de cette nouvelle fausse montagne minérale.
Un nouvel enjeu d’occupation de ces espaces est abordé : les conteneurs…
Quand on redescend vers le hameau et avant de découvrir avec Daniel Simoni la petite chapelle de la Galline en mangeant la Galette (nous sommes le 6 janvier!), Noël nous montre “le chien qui regarde la lune”.

ET ÇA FINIT PAR UN AVION

LE SENS DE LA PENTE, récit #2

On vous raconte les aventures du 1000 pattes, groupe d’explorateurs de grande proximité, des voisins qui marchent pour transmettre, comprendre, se rencontrer, créer et finalement mieux prendre soin de nos quartiers… Nous cheminons cette année le long de la pente qui du Massif de la Nerthe finira par nous conduire à la mer…

Vendredi 8 novembre, 9h30, sensation d’une première journée d’hiver, ciel bleu vif.


Avant de rejoindre le domaine de Cossimont on se retrouve à la Déviation. La plupart d’entre nous connaissons déjà le lieu pour venir y partager les proposions artistiques qui régulièrement ré-inventent cet ancien atelier de réparation mécanique de Lafarge. Mais aujourd’hui nous profitons de cette situation un peu différente pour plonger avec Aldo dans les coulisses de l’aventure.

Si on tire les fils de l’histoire géologique et industrielle, on est bien ici dans notre “axe du calcaire et de la Coloniale” (la première cimenterie qui commence ici à creuser la carrière avant d’y installer plus tard des ateliers). Ce tricot se poursuit dans le présent du lieu puisque c’est justement aujourd’hui que des petits hommes perchés installent de grands filets de protection pour sécuriser la falaise de l’ancienne carrière.Ils sont missionnés à la demande des habitants de la Déviation par Lafarge, le puissant voisin qui possède toujours à l’heure actuelle une grande partie du foncier de ce côté du massif de la Nerthe.

Le projet de dévier ces lieux pour en faire un espace de vie et de production artistique est né d’une petite équipe d’étudiants ayant le goût de la communauté aventureuse.

Rejoints par quelques autres et notamment Aldo qui partage avec nous ce matin ce récit, et qui n’en est pas à sa première expérience du genre, ils sont une quinzaine à s’installer d’abord en location et à vivre sur place pour transformer leurs loyers en force vive de construction. Les aménagements réalisés en autoproduction sont impressionnants (studios de danse, ateliers, studio cinéma, théâtre…)! 
Rapidement arrive à la fois le souhait d’acquérir le lieu mais aussi de ne pas vouloir faire le jeu de ce marché de l’immobilier qui nous met si souvent en contradiction et en tension les uns avec les autres.L’objectif devient alors de trouver à la fois les fonds mais aussi le statut juridique pour assurer la durabilité du projet et l’impossibilité de spéculer sur le foncier (problème récurrent dans les achats collectifs quand arrive le temps des reventes des parts ou des lots).C’est finalement l’association joliment nommée le “Parpaing libre” qui sera propriétaire à partir d’avril 2019, et tout le monde reste locataire…

On aurait pu passer la matinée là, à se promener entre traces du passé, usages présents et projets à venir, mais au détour de la route sinueuse Cossimont nous attend.

Nous remontons ainsi toujours l’axe du ciment et de la construction, puisque ce vieux domaine agricole, en fait une grosse ferme qui vraisemblablement pavillon de chasse du Marquis de Marignane, fut propriété de la grande famille de tuilier Sacoman avant d’être racheté par la Coloniale pour passer ensuite entre les mains peu bienveillantes des cimenteries Lafarge.


Nous sommes là à la croisée de plusieurs chemins…

3 communes d’abord: Marseille, Le Rove et les Pennes Mirabeau.
Au-dessus de nous s’enchaîne le ballet des avions, orientés à l’atterrissage par les 2 balises qui nous font face.
Au-dessous de nous passe le tunnel du Rove et sa longue suite de chiffres: 24 puits qui permirent son percement et qui aujourd’hui ponctuent le paysage, 185 m de profondeur pour le plus grand, 4633 mètres de long, 8500 ouvriers, 300 morts pour le construire, plus de 100 trains par jour…

Passages…

Ces collines qui séparent l’étang de Berre et la mer racontent ainsi la longue histoire des hommes qui passent, qui veulent passer à tout prix.

Jean nous donne à voir et à sentir ces strates du passage, du chemin antique à la route industrielle, des Celtes dont on devine devant nous l’oppidum de La Cloche, aux pipelines de gaz qu’on aperçoit le long des pentes.
Nous rejoignons ce qui reste du domaine. Ferme, pavillon de chasse,  habitat de l’un des directeurs de la Coloniale, colonie de vacances /centre aéré pour les enfants des salariés des usines, les bâtiments seront finalement détruits partiellement mais volontairement par Lafarge, par abattage des toitures qui en France attestent de l’ «  habitabilité » d’un bâti (donc déterminent aussi les taxes foncières et impôts locaux).

Habitante de l’Estaque, Jacqueline était là par hasard quand les bulldozers sont arrivés un jour de 1990. 

Envoyée par le supplément quartier du « Provençal » pour lequel elle travaillait, elle s’intéresse à ce moment-là à celles et ceux qui habitent au hameau de la Nerthe, qui arpentent la colline et en prennent soin. 
A sa grande surprise elle découvre qu’il existe des chasseurs écolos ici, mène l’enquête, écrit une double page et tombe sous le charme de la vie à la Nerthe.

Elle-même passe ensuite une bonne dizaine d’années à la Galline, avec sa famille et ses 7 chevaux (qu’elle a amené depuis St Julien Les Martigues en 1991, empruntant l’ancienne route Celte…) qui pâturent dans les près de la famille Turc avec qui elle avait un accord d’occupation.

La famille Turc est la plus ancienne famille de la Nerthe, et l’une des 2 familles qui possèdent la plupart des terres après Lafarge. Jacqueline et son mari François, le garagiste de l’Estaque, sont très impliqués dans la défense de l’environnement et du hameau. Ils ont alors élaboré un projet de création d’un centre équestre (Poney-club), qui n’a pu voir le jour à cause de l’incompatibilité des activités équestres avec les activités de chasse, notamment sur les terrains de Lafarge. C’est aussi dans ces années là qu’elle participe à la création de l’association « La Galline mon poumon ».

A ce moment de nos conversations commence le “cimetière” des projets qui ne verront jamais le jour, et l’inventaire des luttes pour donner une valeur patrimoniale au massif ainsi qu’un peu de souci écologique aux décideurs. 


Vincent, autre habitant fondateur de “La Galline mon poumon” nous en raconte une partie. Les travaux des nombreuses associations (CIQs, Association Estaque Environnement, Cap au nord…) qui se sont régulièrement mobilisées, notamment lors de l’élaboration de schémas d’orientation urbaine (PLU, SCOT…), éclairent aussi cette succession de très patients combats, parfois gagnés, parfois perdus, parfois on ne sait plus.
Au milieu des ruines, des cartes d’urbanisme et des archives associatives on se perd un peu mais on constate la motivation très affirmée des habitants à protéger le massif en y développant des activités « douces » (projets de valorisation des sentiers et du patrimoine, de sylvopastoralisme, d’arboretum, d’activités sportives et équestres…). 


Victoire en suspension

En l’état de notre compréhension, qui s’affinera au fil des prochaines explorations, on peut tout de même essayer de résumer les grand sujets dépliés devant les ogives en brique…:

Les négociations et luttes se sont concentrées depuis la fin des années 90 d’abord sur l’articulation entre le classement du massif dans les documents d’urbanisme et l’aménagement d’un nouvel échangeur à partir de l’A55 afin de stopper le flux incessant des poids lourds qui traversait tout l’Estaque. L’idée défendue alors par les associations était de construire l’échangeur mais de classer le massif en zone de protection d’espaces verts et zones agricoles, alors que le plan d’occupation des sols de l’époque proposait un classement en zone urbanisable. 

Dans cette même période, les projets d’aménagement abordent également la question du stockage de conteneurs du Port, sujet récurrent pour lequel l’agence de l’urbanisme de Marseille imagine à l’époque un stockage chez Lafarge.  Enfin est également prévu, toujours dans les terrains de Lafarge, la mise en place d’un centre de déchets inertes dans l’ancienne carrière, désaffectée depuis 1981 et devenue avec le temps un beau lac naturel particulièrement riche en biodiversité…

Plus de 15 ans plus tard, en 2014 et dans le contexte des élections municipales, les associations refont le point et interrogent les candidats. En 2011 tous ces projets portés par Lafarge ont obtenu leur autorisation préfectorale. L’échangeur et la bretelle d’autoroute sont néanmoins devenus un projet de demi-échangeur avec une voie d’accès privée pour Lafarge, ce qui convient mieux aux associations qui voient en l’échangeur une promesse d’urbanisation. L’inquiétude est alors très forte sur le comblement du lac et le stockage des conteneurs dans le massif qui vont à contre-sens des divers projets de valorisation des collines en site naturel et patrimonial.


La grande revendication pour véritablement engager les partenaires à la fois industriels et publics vers une autre orientation semble alors la cession des terrains au Conservatoire du Littoral. Une décision avait en effet été prise dans ce sens pour les terrains marseillais en 2005. Mais en 2014 toujours rien n’avait été mis en oeuvre.

Nous sommes en 2019… 

Le lac a été partiellement comblé, les camions font un grand détour pour ne plus passer par l’Estaque mais attendent toujours leur demi-échangeur… qui est devenu la clause suspensive d’une promesse de vente de 90 hectares signée entre Lafarge et le Conservatoire, le 14 avril 2019…  Une victoire en suspension… Et du côté de la mairie de secteur on parle maintenant d’école de l’environnement pour la ferme Cossimont…


Pour digérer tout ça on continue le jeu de piste dans le domaine décomposé.

Jusqu’à ce qu’une cascade de chèvres du Rove dévale la pente nous entraînant nous aussi dans leur course légère!

Autour d’une dernière fleur de ciste, nous décidons que pour la prochaine exploration nous irons voir et comprendre avec nos pieds l’activité et les projets liés à Lafarge, ainsi que les reliques de l’activité agricole de la famille Turc.

Photos Dominique Poulain et Julie de Muer


RDV devant Cossimont le 5 décembre de 9h30 à 12h30